« Le Potache et la Couleuvre »

Tous à vos ânonnements scolaires de Jean de La Fontaine ! Le poète, qui préférait la vie aux champs à celle de la Cour, fut, dans une stylistique sublime, l’un des rares esprits de l’époque à oser gambader en compagnie de son bestiaire si sagace dans les jardins ratissés du monarque absolu de l’époque, le roi Soleil. Or Luchini et Macron qui, tous deux, n’aiment rien tant que faire montre de leur bonne maîtrise de la littérature française et de leur pratique des master class se sont récemment délectés dans la lecture publique de l’une des fables les moins connues : « L’Homme et la Couleuvre ». Le plus étrange dans cette commémoration de la naissance de La Fontaine à Château-Thierry ? C’est que cet entrelacs raffiné de rimes fut médiatisé à souhait, se réduisant à deux « one man show » fort convenus – un rien courtisan, pour tout dire, de la part de notre oiseau rare de Fabrice Luchini. Les deux bêtes de scène ont-elles su convaincre les scolaires d’adhérer à la « Grande cause nationale » qu’est la lecture ou de faire des Fables de La Fontaine leur livre de chevet ?

A écouter ou à voir les reportages concernant les épreuves de philo au bac, qu’il soit permis de douter de la pertinence de la prestation conjointe du Président de la République et de l’acteur : une très grande majorité de candidats a rendu copie au bout d’une heure, tant il leur parut superfétatoire de faire du zèle – assurés qu’ils étaient d’avoir une note suffisante grâce au contrôle continu. Seuls les plus médiocres ont daigné plancher, dans l’ultime tentative de sauver leur scolarité ! Voilà qui aurait donné à La Fontaine - s’il était encore de ce monde - l’idée de revisiter sa fable « L’Homme et la Couleuvre » en l’intitulant « Le Potache et la Couleuvre »… La faute à qui ? La faute à quoi ? Les médias ont-ils eu raison de mettre ce comportement désinvolte sur le dos de cette sale et seule bestiole de Covid qui bouleverse l’organisation de la vie scolaire depuis deux ans ?

J’y vois plutôt des candidats au bac déterminés à envisager le diplôme sous l’angle d’un usage strictement utilitaire : à quoi bon le besoin de peaufiner une copie, d’approfondir sa réflexion ou plus simplement de ressentir la nécessité de faire preuve d’excellence, en se montrant exigeant vis-à-vis de soi-même ? A quoi bon prendre le temps de traduire dans l’écrit le plaisir qu’on a (peut-être ?) pris à suivre les cours de philo ? A quoi bon avoir l’audace de se départir du laxisme ambiant ? A quoi bon se démarquer d’une société rétive à l’excellence ainsi qu’à l’effort ? La beauté du geste – en l’occurrence celui de rendre une copie la plus parfaite possible – aurait été le signal d’un réveil, d’un éveil de la pensée…

Voilà pourquoi je me permettrais d’écrire ceci : un contrôle continu conforte le ronron régulier de l’élève lambda. En revanche, passer toutes les épreuves du baccalauréat -dans sa version d’origine- consistait à surmonter le stress, l’angoisse de la situation, à s’offrir un bon coup d’adrénaline, à se faire des frayeurs mais à vivre également le bonheur de coucher « la »bonne idée, « le » bon argumentaire sur sa copie. C’était, là, faire face au premier défi qui marquait le passage à l’âge adulte. Outre ses vertus cognitives, ce bac constituait une sorte d’initiation, un apprentissage à surmonter un jour ou l’autre les caps exigeants, voire difficiles de l’existence.

Bel été tout de même !

Marie-France Poirier