« C’est l’heure ! »

par Jean-Louis Pierre

Le ciel est gris. Les nuages sont bas. Une clarté diffuse traverse les sombres cumulus. Le vent cache dans ses rafales une espérance de printemps. Il pleut. Pas des trombes ni des cordes, tout juste une petite pluie normale, propre au climat et à la période. Un vrai temps de Foire !

Patrick est déjà là. Jamais en retard. Pourtant, il vient de Beaune.« Couvre toi, va pas choper la grippe ! Il paraît qu’elle est très mauvaise cette année » me lance Patrick, 1,89 mètre d'élégance en costume noir et chemise blanche. Ne manque que le nœud papillon pour jouer le maître d’une cérémonie annuelle qui consiste à faire tout simplement la Foire entre copains. Voilà près de 20 ans maintenant qu’on se livre à ce rituel parfaitement huilé qui exclut de facto la présence de nos compagnes. Pied de nez au féminisme opportuniste ambiant...

Jean-David, JC, Xavier nous rejoignent dans la file. Et puis arrive François. Toujours aussi décontracté avec ses cheveux qui blanchissent toujours un peu plus et sa silhouette un rien empâtée malgré les efforts soutenus de sa coach sportive.

Derrière nous, c’est « Tournez manèges ! » Les autos tamponneuses s'entrechoquent avec obstination. Les filles profitent du vertige pour se serrer un peu plus contre les garçons et trépigner . comme des bambins en barboteuse. La fête foraine bat son plein.

Une dizaine de minutes d’attente. La caissière affiche une sérénité rassurante et nous délivre les sésames. On tend nos tickets d’entrée à un membre de la sécurité. Torse arrogant, déformé par des tonnes d'haltères journellement soulevées, le regard acier, le visage taillé à la serpe, le cheveux coupé ras, la mâchoire volontaire, l’oreillette greffée à l'oreille, l’employé arrive tout de même à décrocher un 1/4 de sourire pour nous dire : « Bonne foire messieurs ».

Nous y sommes. Oublier pendant quelques heures le stress, les soucis, la pression, et trouver spontanément ce qu'Albert Camus, évoquant le bonheur, appelait « cet accord de la terre et du pied ». N’en déplaise à Facebook, nous savons bien qu’être reliés ne remplace pas être ensemble.

Ici, pas de zombies rivés à leurs smartphones qui ne te regardent même pas de travers quand ils te heurtent, trop occupés par leur dernier SMS. La foule déambule, souriante, tranquille, ronronnante de contentement, marchant à deux à l’heure. La balade des gens heureux comme le chantait Gérard Lenormand, assurés de ne trouver le temps ni long ni gris dans ce formidable rassemblement populaire qui capte l’air du temps comme personne. La Foire est une vieille dame qui ne prend pas une ride, s’efforçant même d’être encore plus séduisante malgré son centième anniversaire qu’elle fêtera l’année prochaine. Elle est devenue si addictive au fil des années que nous ne saurions plus comment faire sans elle.

Les hauts parleurs diffusent une voix suave, le type de voix qui vous annonce que votre avion va bientôt décoller : « C’est l’heure ! ».

Un coup d’oeil rapide sur l’ameublement. Xavier envisage de changer quelques meubles et surtout son canapé. Il ne manque que les enseignes poétiques comme dans un film de Jacques Demy qui s’appelaient « Au confortable », « Aux dames de France », « Bien chez soi »...

Place à la lumière et au design, avec mention spéciale au guichet tout de bois et de bleu canard digne d’un bistrot danois. Une vendeuse s’approche. Elle porte un joli tailleur-pantalon gris anthracite. Ses cheveux roux coulent en boucles sur ses épaules. Elle a la voix douce, le sourire un peu timide. Normal, c’est sa première foire. En spécialiste, Xavier passe sa main sur le cuir et lui explique qu’il va réfléchir… et prend son numéro de portable…

« J’ai soif ! » annonce JC. Des vins de Savoie s’offrent à nous. On passe. Dommage. Ce sont des vins de niche. Le vignoble savoyard n’est pas très grand, mais, par exemple, le chignin est un vin riche. Un vin solaire, magnifique. Patrick dirige la manœuvre. On oublie l'œil brillant, l'air mutin d’une exposante qui nous propose un verre de Poulsard. « Les vins du Jura, c’est pas du vin »… et nous voilà au comptoir d’un viticulteur bordelais. La première tournée, c’est François qui la paie dans cet élan de fraternité qui le caractérise. La moustache de JC se plisse. Pour lui, le vin c’est du bourgogne et rien que du bourgogne. Point barre. Ce qui ne l’empêche pas de goûter son verre de pauilliac. « Beaucoup de chair et d’ampleur. Généreux du début à la fin de bouche. Des arômes distingués, d’un impeccable classicisme de construction ». Le commentaire avisé est de Patrick. C’est un puits d’informations sur les vignobles, leurs terroirs, les vins, leurs modes de vinification, les plaisirs du savoir-boire.

Au fil des allées, nos pas sont lents mais rythmés par la voix des exposants. Chacun a son registre, son tempérament. C’est une symphonie de cordes vocales. Une symphonie de voix chaudes, moelleuses, pâteuses, aigrelettes, cristallines, acidulées, voix de stentor, voix capables de donner des frissons aux jeunes filles et des nostalgies aux douairières… Une savoureuse salade de sons, craquante à souhait, que l'on déguste les yeux fermés pour mieux goûter la couleur des mots.

Le ton y est aussi celui du temps de vivre et l'accueil ne subit pas les affres des gens d'affaires pressés.

Des gosses crient, des mères papotent. Des jeunes éclatent de rire.

Foie gras, magrets, confits, rillettes, saucissons corses, pâtisseries locales et d’ailleurs, escargots, fromage basque, accras de morue, Pata negra, tapas, croque-monsieur, croûte au reblochon, crêpes, gaufres, nougats, noisettes grillées, calissons, pâtes de fruit, jus d’orange pressée sur place, sirop d’érable, chocolats italiens, fruits à la liqueur, fruits déshydratés... sont à déguster au fil des déambulations. Pain d’épices, cassis et moutarde qui ont donné à la Foire cette formidable impulsion dès sa création en 1921, et même sa raison d’être, sont toujours là. Les visiteurs ont des fringales d'achats comme d'autres de sucreries, dégainent l’argent liquide, leur carte de crédit ou leur carnet de chèques plus vite que leur ombre.

Les hauts parleurs diffusent toujours la même voix et le même message : « C’est l’heure ! »

Nous voilà devant un stand de vin autrichien. « Je connais un colonel de réserve qui adore ça » précise Patrick qui n’a pas oublié son service militaire dans les commandos parachutistes. Six verres de vins de glace sont servis par une belle blonde à la décontraction ravageuse, avec un sourire à faire fondre la banquise. Le vin de glace, liquoreux, est fabriqué à partir de raisins gelés sur la vigne. Et Patrick de prendre le relais de la belle blonde pour nous expliquer que les vendanges ont lieu généralement vers la fin du mois de décembre ou janvier. Les raisins sont récoltés à la main et pressés lorsqu’ils sont presque pratiquement gelés. Ce qui explique les très faibles quantités… et donc le prix. Pendant que nous commentons la robe du breuvage, Xavier plonge son regard dans le décolleté appétissant… et JC sort un billet de 50 pour régler.

Notre groupe s’arrête devant ce qu’il est convenu d’appeler un bonimenteur dont l’objectif, est-il utile de le rappeler, est de plaire, séduire et… convaincre. Celui-là manipule avec la précision d’un tireur d’élite un couteau épluchoir. Il n’a pas un, mais dix visages. Cheveux noirs, ébouriffés d’un peu de gel, dents blanche et sourire charmeur, on n’entend plus que lui. Il parle à toute vitesse comme s’il n'avait pas que cela à faire. Il pilonne ses interlocuteurs des mots « défi », « santé », « volonté ». A l’heure du SMS, de la parole amputée et de l’écrit phonétisé, cet harangueur hors pair a clairement le goût du verbe, tendance précis voire précieux, et, surtout, l’art de la formule. Et toujours un discours de rechange si cela ne suffit pas. Une démonstration et le tour est joué. Jean-David craque. Il en achète un et se justifie par cette formule : « Ca peut toujours servir ». Chasseur un jour, chasseur toujours...

Au fond d’une allée, on aperçoit Stéphane Derbord, un chercheur pas comme les autres dont les expériences aboutissent dans l'assiette. Avec la délicieuse et incontournable Françoise Colin et sa bande de l’amicale des cuisiniers de Côte-d’Or, il commente une recette réalisée sous les yeux d’un public émerveillé par autant de simplicité gourmande.

Dans l’espace dédié à l’hôte d’honneur, je reconnais la voix douce, un peu rieuse de Jean Battault. Le président, toujours très élégant, est au micro sur une estrade. L’ambassadrice d’Irlande en France à ses côtés. C’est le moment du discours qui marque l’ouverture officielle de la Foire : « Je suis particulièrement heureux de vous souhaiter la bienvenue à Dijon pour l’inauguration de la Foire internationale et gastronomique, 90ème du nom. Vous accueillir en ces lieux représente tout à la fois une fierté et une double satisfaction pour moi. Recevoir l’Irlande en qualité de pays invité d’honneur est d’abord une une grande première pour notre Foire, ce qui peut paraître étonnant tant nos deux pays ont de multiples liens historiques, politiques et religieux, paradoxalement relativement méconnus jusqu’à une période récente chez nos compatriotes. Plus près de nous, et vous me permettrez ce trait d’humour, la chanson de Michel Sardou, « Les lacs du Connemara », sortie en 1981, a sans doute contribué à populariser l’Irlande auprès de nos compatriotes…même si les auteurs de ce succès devenu un hymne des banquets de mariage et des fins de soirées étudiantes ont confessé n’être jamais allés en Irlande avant de s’atteler à l’écriture ! Le 2e motif de satisfaction fait appel à des souvenirs personnels qui parleront à mes confrères chasseurs et pêcheurs très présents sur cette Foire. Parmi ses innombrables atouts, votre pays, Excellence, est en effet un véritable paradis pour celles et ceux qui comme moi pratiquent assidument et avec passion ces activités durant leurs loisirs, tant le patrimoine cynégétique et halieutique y est extraordinairement riche. Tous ceux qui ont eu l’occasion de visiter l’Irlande le savent : les Irlandais cultivent naturellement le plaisir de l’accueil. Nous espérons que les visiteurs retrouveront un peu de cette tradition d’hospitalité si particulière au pavillon irlandais qui vibrera au rythme festif des animations musicales, danses traditionnelles et chants. Entre la découverte d’une distillerie, d’un marché de produits typiques, la reconstitution d’un pub avec « Irish sessions », on pourra écouter de la musique, jouer aux fléchettes et déguster une savoureuse Guinness… ; l’immersion sera complète. Le restaurant « Le Saint-Patrick », mettra à l’honneur les spécialités irlandaises et comblera les amateurs de cuisine authentique. Bonne foire à tous et Slainte ! ».
Les officiels applaudissent. Comme toujours, il a fait court Jean Battault.

Vacances en vue. L’idée du voyage infiltre nos esprits. Mettre ses pensées et ses neurones au vert... irlandais. Ralentir le rythme, baisser les décibels. On s’assoit et on commande. « J’arrive pour l’apéro ! ». C’est Etienne qui nous rejoint enfin. Notre ami avait annoncé son arrivée tardive en raison d’une réunion de l’école freudienne. « Assieds toi docteur » lui intime JC. « Ici, tu vas retrouver la vraie vie… et sûrement quelques uns de tes patients ». Eclat de rire général. Même la serveuse aux pommettes tachetées de son nous accompagne. Et nous voilà face à sept pintes de Guinness accompagnées chacune d’un verre de Jameson dont la distillerie située à Bow Street, à Dublin, a été transformée en musée du whiskey.
Un peu de mousse sur la moustache, JC s’impatiente. « Mes amis, il est temps de passer à table ! ». C’est bien connu, dans la bande dessinée d’Uderzo et Goscinny les Gaulois festoient à la fin de leurs aventures. Puisqu’il est donc l’heure... il nous faut dîner. Mais avant, impossible d’échapper à une demi-douzaine d’huîtres que nous offre Etienne pour faire pardonner son retard.


Les hauts parleurs diffusent toujours la même voix et le même message : « C’est l’heure ! 

« Goûtez moi ces plates sauvages de la rade de Brest ». Charnues, colorées et goûteuses… Elles sont ouvertes avec délicatesse par le patron du stand qui ressemble à un personnage rescapé d'un naufrage de Stevenson, avec sa gueule de marin, buriné par le mauvais temps.

Il est temps de lever l’ancre et de passer aux choses sérieuses. Difficile de faire son choix dans le menu de la Foire : spécialités créoles, libanaises, indiennes, pakistanaises, portugaises, espagnoles… ou encore les incontournables que proposent la Savoie avec sa raclette, l'Auvergne avec son aligot, l'Alsace avec sa choucroute, la Provence avec sa bouillabaisse, le Périgord avec son confit…

« Pour moi, ce sera joue de bœuf avec un côte de nuits ! » annonce JC. Bonne idée. Il a l’air sympa ce restaurant fermier. C’est Lucien -c’est écrit sur son badge- qui nous accueille avec une connivence espiègle. Les années passent mais Lucien est toujours là avec sa bouille toute ronde, ses yeux qui se plissent quand le sourire s'élargit. Malgré son âge qu’il maquille avec des ruses inutiles, c’est sûrement le plus passionné des exposants, le plus vivant, à sa manière le plus juvénile. Les Foires, il les a dans le sang. Celle de Dijon, il ne la manquerait pour rien au monde. Voilà 35 ans qu’il y participe. L'esprit est limpide, entièrement concentré sur la croisade de ses vieux jours. Cela ne se fait pas de demander l’âge des gens, mais dans son cas, on fait une exception : « 81 au compteur ! Prenez place ! Cathy va s’occuper de vous ». C’est pire qu’une brasserie parisienne à l’heure du coup de feu : éclat de voix, cliquetis des couverts… La quarantaine radieuse, le buste moulé dans une petite robe noire, la serveuse pose le plat tant attendu. Une merveille. Lucien, qui va de table en table s'inquiéter du bonheur de ses clients, est ravi de nous voir heureux. Il se penche vers nous pour mieux nous parler, un peu comme un grand prêtre qui connaît ses ouailles, un confesseur vétilleux face à des pénitents porteurs de lourds péchés. Les joues de bœuf, il les fait cuire façon pot-au-feu, la veille, dans un bouillon avec un vaste bouquet garni, des carottes, de l’ail, des poireaux, des branches de céleri et des lamelles d’oignons brûlés pour ajouter un goût grillé. Exceptionnel !

Les hauts parleurs diffusent toujours la même voix et le même message : « C’est l’heure ! 

Notre rendez-vous festif touche à sa fin. « Incroyable cette Foire. Un tel brassage social, je n’en ai pas vu depuis l’armée » affirme Jean-David avec un accent chantant qui ne fait aucun doute sur ses origines marseillaises. On regarde les visiteurs qui ne cessent d’arpenter les allées. « Là au moins on peut parler de diversité » s’exclame François.

Les visiteurs sont nature. Les visages rasés de frais, croisent des faces grises et râpeuses, des barbes de trois jours, des vieilles barbes bien touffues. Un quadra au tempes grisonnantes s’arrête pour parler à une grande bringue aux jambes osseuses et interminables comme un jour sans pain. Un couple composé d’une petite femme rousse élégamment vêtue de couleurs pastel au bras d’un grand monsieur d’une élégance amollie de gentleman-farmer, fait semblant de s’intéresser à des bijoux fantaisie. Et lui avec ses bottines exceptionnellement bien cirées, le cheveu rejeté en arrière, le pantalon noir moulant, une bonne demi-douzaine de gourmettes au poignet et, au cou, un gros crucifix imitation or. Ou bien celui-là, chauve comme une mappemonde, le ventre rebondi et les joues gonflées comme des ballons qui interpelle, devant lui, la blonde péroxydée aux hanches épanouies, avec ses lunettes solaires dans la tignasse, qui a pris un peu trop d’avance… Toute la société est là. Pour faire la Foire, à sa façon.

« Quelques bulles pour finir ? ». Nous voilà accoudés au bar d’un stand de champagne à bavarder interminablement de tout et de rien. Une main ferme se pose sur mon épaule. « C’est l’heure ! ». La voix suave de l’hôtesse a disparu. Je reconnais celle de ma femme. « C’est l’heure ! Réveille toi. Tu vas être en retard ! C’est bien ce matin que le préfet fait une conférence de presse pour annoncer de nouvelles restrictions sanitaires ? » L’impression d’avoir trop bu. Un sentiment bizarre. Pas désagréable du tout ce rêve. Je jette un œil par la fenêtre. Il pleut. Pas des trombes ni des cordes, tout juste une petite pluie normale, propre au climat et à la période. Un vrai temps de Foire !

J-L. P