Voilà, à mon sens, un des films les plus marquants de ces dernières années qui, à la fin d’une longue plongée dans un enfer psychologique glacé, laisse en charpie sanglante le rêve américain et l’idéal trompeur de la famille parfaite.
Dès les premières secondes de l’œuvre, le spectateur est confronté à des images quasi insupportables : il s’agit, au cours d’une intervention chirurgicale, d’un gros plan sur un cœur qui bat convulsivement, la masse écœurante d’un viscère aux reflets irisés, blanchâtres et violets, sous la pression métallique des pinces, des lames, des scalpels, de l’écarteur. Sous la peau, qui semble donner sa forme à une personne, à une personnalité, palpite donc le mystère des organes, insondable et troublant. Et sans doute aussi, sous l’être social, remue un moi obscur, un grouillis de pulsions, d’affects sombres, de motifs idéologiques peu reluisants et de souvenirs refoulés tel un profond abcès.
Les deux personnages principaux du film de Yórgos Lánthimos, « Mise à mort du cerf sacré », sont beaux, sveltes, sûrs d’eux, encore jeunes quoique avancés dans la vie et leur carrière, éduqués, lisses. Ils habitent une grande maison inondée d’une lumière profuse et douce, dans un quartier riche d’une ville américaine sans nom. Les deux protagonistes sont aussi au faîte de leur carrière : Steven (Colin Farrel) est un brillant chirurgien cardio-thoracique ; son épouse Anna (Nicole Kidman) est une ophtalmologiste réputée, propriétaire et directrice de sa propre clinique. Ils ont deux beaux enfants : Kim, une adolescente de 14 ans, qui s’éveille à la sexualité, tout en chantant merveilleusement dans la chorale de son collège et en obtenant les meilleures notes en dissertation ; Rob, 12 ans, qui excelle dans les matières scientifiques et qui, avec ses longs cheveux noirs de jais, son visage délicat, paraît presque trop tendre pour ce monde. La cellule familiale semble soudée par un amour sans faille avec des relations quasi fusionnelles dans le couple et, pour les enfants, une éducation à la fois affectueuse et exigeante. Bref, chez ces personnages et dans cet univers, tout est idyllique.
Mais, en fait, tout est faux, en trompe-l’œil, comme va le révéler la survenue de Martin (Barry Keoghan), un jeune garçon de 16 ans qui a perdu son père deux ans plus tôt et auquel Steven voue un intérêt de prime abord inexplicable. Timide, complexé, tantôt d’une courtoisie affectée, tantôt d’une sèche impolitesse, Martin semble aussi insinuant, artificieux, trouble ; il se montre de plus en plus intrusif, possessif à l’égard de Steven qu’il tente de placer dans le rôle d’un père de substitution. Il s’immisce également dans sa famille où il s’avère aussi séducteur, ambigu et manipulateur, séduisant ainsi Kim qui cherchait désespérément un premier amour.
Et puis un matin, au sortir du lit, le petit Rob s’effondre, ses jambes ne peuvent plus le porter, la partie inférieure de son corps est paralysée. Et sa situation s’aggrave rapidement, il ne peut plus absorber de nourriture solide, des douleurs atroces déchirent ses membres, et enfin, ses yeux pleurent des larmes de sang. Toutes les ressources de l’hôpital ne donnent aucune explication à ces symptômes. Seraient-ils alors l’effet d’une malédiction ?
C’est ce qu’affirme Martin – confirmant ce dont on se doutait depuis quelque temps déjà : Steven est responsable de la mort du père de Martin qu’il a tenté d’opérer après avoir bu une quantité non négligeable d’alcool. Incarnant en quelque sorte une Némésis archaïque qui fait éclater les apparences fragiles de la modernité techniciste et d’une société libérale inégalitaire, Martin impose à Steven la sanction impitoyablement logique d’un choix à la fois impossible et nécessaire : « Tu as tué un membre de ma famille. Alors tu dois en tuer un de la tienne. Je ne peux pas te dire qui, à toi de décider, mais si tu ne le fais pas, ils mourront tous. Rob, Kim et ta femme aussi, ils vont tomber malades et mourir. » D’ailleurs, quelques heures après que Martin a tenu ces propos, la jeune Kim s’effondre à son tour lors d’une répétition de sa chorale.
Au-delà du cadre contemporain, nous sommes là au cœur d’une sorte de tragédie antique dans ce qu’elle a de plus implacable : une vie pour une vie, un insoluble dilemme, une lumière crue qui éclaire les vérités inavouables. Dont celle-ci, entres autres : pour beaucoup de parents de la classe dominante, l’enfant n’est pas une personne, mais un bien, un jouet de luxe, un objet de prestige et de vanité, un investissement sur l’avenir. Tant qu’il fonctionne correctement, on l’adore ; dès qu’il dysfonctionne, on lui en veut. Steven torture quasiment son fils en espérant le guérir ou lui faire avouer qu’il simule. Anna va encore plus loin en déclarant : « Le plus logique, c’est de tuer un des enfants parce qu’on pourra toujours en avoir un autre. » Et peut-être même un qui sera encore plus performant pour notre belle société libérale.
Références : « Mise à mort du cerf sacré », Canada/USA, 2018





