Depuis le mitan des années 1980 s’est développé un mouvement cinématographique propre à la France avec la montée en puissance d’une génération de femmes cinéastes, et féministes, qui ont marqué nos écrans de leurs œuvres souvent remarquables. Noémie Lvovsky, Claire Denis, Caroline Vignal, Catherine Breillat, Isild Le Besco et bien sûr Céline Sciamma, dont nous avons pu récemment admirer le magnifique « Portrait de la jeune fille en feu », comptent parmi les personnalités les plus intéressantes de ce cinéma que nous appellerons de femmes par commodité. Appellation qui n’est pas d’ailleurs dénuée de justesse puisque ces réalisatrices se proposent fréquemment de changer le regard sur la féminité et d’inverser les rapports traditionnels, imprégnés selon elles d’un machisme plus ou moins conscient, entre les êtres, les sexes, les personnages.
D’où le choix de sujets et de points de vue souvent dérangeants : description sans aucun tabou de la sexualité féminine, caricature délibérée de la plupart des personnages masculins, mise en valeur d’un univers adolescent très ambigu, problème des grossesses précoces, séquences de dépucelage des jeunes personnages, variations troublantes sur la question du genre comme dans le fascinant « Tomboy » (2011) de Céline Sciamma (encore elle) où une petite fille de dix ou onze ans se fait passer pour un garçon, quitte à mettre dans son maillot de bain un gant de toilette roulé de façon évocatrice.
On mesure avec ce dernier exemple le caractère non seulement audacieux mais souvent provocant de ce cinéma féminin. Et pourtant, il convient d’affirmer ici que le vrai, le grand cinéma existe justement pour poser question, pour nous provoquer, pour nous troubler voire nous choquer par ses choix de scénario, ses partis pris de mise en scène, sa direction d’acteur, fût-elle manipulatrice – au-delà de toute considération de loi, de tranches d’âge, d’opinion commune et de moralisme.
Voilà pourquoi, malgré quelques scènes malaisantes, je n’hésiterai pas à dire tout le bien que je pense du film de la cinéaste féministe Emmanuelle Bercot, « Clément ». Ayant débuté par une formation de danseuse et menant une double carrière de comédienne et de réalisatrice, Bercot tient le rôle principal de son film, celui de Marion, une femme de trente ans comme dirait Balzac, libre dans ses choix et ses mœurs, de tempérament spontané, joueur et mutin. Marion a un permanent à Paris (son mari peut-être, car elle porte une alliance) et un amant, surtout à la campagne, tous deux plutôt beaux mecs et fiables. En somme, un mari des villes et un amant des champs.
Mais, venue précisément dans la maison de famille, à la campagne, pour fêter le treizième anniversaire de son filleul, elle se sent attirée par un des copains de ce dernier, Clément, qui compte aussi parmi les invités et avec lequel elle va bientôt entretenir une liaison amoureuse qui ressemble beaucoup, étrangement, à une passion entre adultes. La réalisatrice traite donc à sa manière un sujet devenu classique en littérature et au cinéma, depuis le roman « Le Blé en herbe » de Colette : l’initiation à la sexualité, voire à l’amour, d’un(e) jeune adolescent(e) par un(e) adulte expérimenté(e). Le regard porté sur cette relation, par essence inégalitaire, varie, selon les films, de la sympathie complice à une réprobation qui fait parfois virer l’histoire au tragique.
Il y a d’ailleurs du tragique dans « Clément », non pas pour des raisons platement moralisatrices mais de par le simple constat de la différence radicale entre une adulte et un quasi encore enfant. Les goûts, les références, l’univers imaginaire de l’un et de l’autre sont totalement différents, sinon incompatibles. En témoignent des dialogues objectivement désolants comme celui où Marion essaie de convaincre Clément qu’elle aime le rap. En témoigne aussi ce plan où le garçon, après une nuit de tendresse et d’amour, tourne littéralement le dos à la jeune femme pour regarder la télévision et s’écrie, dépité : « C’est con que tu n’aies pas le câble ! » Désespérément insaisissable par sa nature même qui consiste à changer, le jeune adolescent échappe toujours à l’adoration chavirée de son amante. Tout se joue à contretemps dans cette tragédie racinienne pour collégiens. Quand Clément, au sommet de sa passion, prétend s’installer chez Marion, elle refuse tout net pour d’évidentes raisons de prudence. Quand Marion se rend compte que la présence physique de Clément lui est indispensable, c’est le gosse qui commence à lui échapper pour embrasser une gamine de son âge.
Mais si telle est l’issue inéluctable des amours impossibles, demeure dans ce film un éblouissement très féminin pour la beauté de la peau, du corps et du visage de l’autre.
Références : « Clément », France, 2001
Edité en DVD chez CMV – Laservision, Berlin





