LA FILLE AU BRACELET

Thriller et drame judiciaire français de Stéphane Demoustier, avec Mélissa Guers, Roschdy Zem, Chiara Mastroianni et Anaïs Demoustier.

J’aurais dû commencer cette chronique par vous parler de LA FILLE AU BRACELET, deuxième long métrage de Stéphane Demoustier, après le déjà très réussi drame sportif et familial, TERRE BATTUE (2014) avec Charles Mérienne.

Mais voilà, il y a eu cette cérémonie interminable et « malaisante », où malgré l’heure tardive et les discours qui prêtaient à la somnolence, beaucoup ont failli s’étrangler, en fin de partie, devant leurs écrans.

Alors c’est donc vrai, nous en sommes toujours là ? Malgré la polémique, on parvient encore à décerner un César à Polanski, lui qui collectionne (outre les plaintes et une condamnation) les récompenses internationales depuis maintenant cinquante-cinq ans : depuis son Ours d’argent pour REPULSION (1965) et son Ours d’or pour CUL DE SAC (1966). Des titres qui entrent étrangement en résonance avec l’indécence de la situation.

Parmi les huit nominés au César de la meilleure réalisation, cela aurait eu « un peu plus de gueule » de donner le trophée compressé à une grande réalisatrice, Céline Sciamma, pour son important PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU, au cérébral Arnaud Desplechin pour son nocturne ROUBAIX, UNE LUMIERE, au tandem Nakache et Toledano pour leur généreux HORS NORME, au courageux François Ozon pour son indispensable GRACE A DIEU, au militant Ladj Ly pour ses incandescents MISERABLES ou encore au provocant Nicolas Bedos pour son onirique BELLE EPOQUE. Des films que nous avons vus, passionnément aimés, défendus. Mais voilà, certains votants en ont décidé autrement …

On aimerait parier que le grand cinéaste Polanski n’a reçu que 18% de voix, et ses concurrent.e.s d’un soir 82 % ? 18% pour Polanski et 82 % contre ! Sans doute. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de second tour au César. Ainsi, à ce petit jeu de la proportionnelle, c’est un bien mauvais signal qu’envoie l’Académie, enflammant la colère toute légitime d’Adèle Haenel. La jeune femme blessée n’a pas supporté pas d’entendre un type crier « Vive Roman ! » juste derrière elle. On la comprend, et nous la soutenons dans son élan réprobateur, suivi par certain.e.s.

Tout avait pourtant si bien commencé. Quatre César, dont celui du meilleur film, pour LES MISERABLES que nous avons défendu ardemment dans nos colonnes. Et les César d’interprétation pour la toujours remarquable Anaïs Demoustier (ALICE ET LE MAIRE) et l’exceptionnel Roschdy Zem (ROUBAIX, UNE LUMIERE), deux magnifiques comédiens qui se retrouvent justement à l’affiche de l’excellent drame judiciaire de Stéphane Demoustier, LA FILLE AU BRACELET. Enfin nous y revenons !

Le film est l’histoire de Lise (Melissa Guers, une révélation), dix-huit ans, accusée d'avoir assassiné sa meilleure amie. Lise assiste aux échanges du procès destinés à éclairer les faits, interrogée par l'avocate générale (Anais Demoustier, intraitable), tout en rentrant chez elle, avec son bracelet électronique au pied, auprès de ses parents : Roschdy Zem, père perdu et Chiara Mastroianni, plus réfléchie mais tout aussi meurtrie.

LA FILLE AU BRACELET est d’abord un film sur la jeunesse, que Stéphane Demoustier parvient à scruter sans aucun jugement. Le scénario, puis la réalisation, sont construits autour du personnage de Lise, contemplée comme un mystère. La caméra épouse le point de vue de ses parents, un homme et une femme brisés par cette tragédie. Séquences familiales et reprise des audiences alternent puissamment, avec émotion et retenue.

Stéphane Demoustier fait le pari de restituer l’expérience d’un procès, par son sens de l’image, du cadre et des sons. Dans son film tourné au tribunal de Nantes, aux murs curieusement et furieusement rouges sang, les silences sont aussi importants que les mots, contrairement à beaucoup de films de procès qui font la part belle au discours. Revoyez par exemple le récent et convaincant UNE INTIME CONVICTION d’Antoine Raimbault, avec Olivier Gourmet en Eric Dupond-Moretti.

La musique, quasi carcérale de Carla Pallone, avec ses boucles de violon, nourrit le côté thriller de LA FILLE AU BRACELET et l’éloigne ainsi du pathos. La jeune Mélissa Guers, par sa présence intense, détone. Son attitude n’est pas conforme à celle qu’on peut attendre d’une accusée. Chaque juré.e, comme chaque spectatrice ou spectateur, sera libre d’interpréter ses silences, ses expressions, sa posture. Même la dernière scène, très réussie, reste une énigme. Une de plus dans le cinéma français.

Raphaël MORETTO