Qui sont ces deux étudiants de 18/19 ans qui constituent des exceptions dans la civilisation du texto-confetti et du nano-twitt ? Deux jeunes gens qui, par leur maturité et l’acuité de réflexion, impriment la mémoire de quiconque… Rencontre avec Léa Clouzot et Mihail Mihaylov, tous deux étudiants en 2e année de droit à la Faculté de Dijon et tous deux vice-présidents de l’ADD – Association dijonnaise des étudiants en droit. La première est chargée de mettre en place la 15e édition du concours d’Eloquence et de plaidoirie. Le second est le maître d’œuvre d’un procès d’assises fictif. Ces deux temps forts de l’actualité juridique sur le campus se dérouleront du 9 octobre au 23 octobre. Tout étudiant, fût-il inscrit en médecine ou en sciences et a fortiori en droit, peut s’inscrire, dès le 23 septembre. Au total, vingt-deux candidats seront sélectionnés pour entrer dans l’arène, où il faudra prendre l’exercice d’oralité par les cornes !
Dijon l’Hebdo : Justement, venons-en au fait que la justice aborde, elle aussi, le tournant numérique : on peut s’adresser à un tribunal ou porter plainte via Internet. L’art de l’éloquence semble appartenir à une ère révolue…
Léa : « Dans le domaine du droit, Internet est certes une base de lancement, et rien de plus ! C’est un outil de communication rudimentaire. Car se trouve exclus tout dialogue véritable ainsi que toute argumentation subtile… Voilà pourquoi, l’éloquence demeure capitale dans l’exercice des métiers du droit ».
DLH : A l’ère d’Internet, d’Instagram et autres réseaux sociaux, vous plaidez donc pour l’exercice oratoire ? Est-ce un retour à l’ère d’un Démosthène, d’un Cicéron, d’un Bossuet ou d’un Mirabeau ?
Mihail : « Nous sommes confrontés à une profonde mutation. Gardons en tête qu’Internet demeure un outil de communication caricatural. S’exprimer pour faire passer un ou des messages, c’est posséder avant tout la maîtrise du français, de la grammaire ou de l’écrit ; c’est également avoir du vocabulaire et se montrer en capacité de s’exprimer oralement dans les circonstances de la vie professionnelle, privée et publique, etc. Savoir parler demeure un atout essentiel, vital dans nos sociétés modernes ».
DLH : De quel autre atout les étudiants en droit doivent-ils disposer ?
Léa et Mihail : « Dans le domaine de la communication, le fond est perçu comme primordial. Mais pas que… Car, il est impératif de donner du corps aux mots. C’est une enveloppe charnelle qui va permettre d’exercer pleinement un pouvoir de conviction, voire de séduction auprès d’un jury, par exemple. Il y a dans l’art de la plaidoirie quelque chose qui s’apparente, dans tous les sens nobles du terme, au métier de comédien. La gestuelle corporelle demeure le meilleur vecteur d’une idée, d’un concept. Pour faire passer un message, il faut en « incarner » le contenu ».
DLH : Les jeunes générations ont donc beaucoup à faire ou à redécouvrir au niveau des techniques de la gestuelle – une discipline scolaire ou universitaire loin d’être enseignée…
Mihail : « Eh oui ! Je tiens à redire que la génération à laquelle nous appartenons sous-estime ou néglige les pouvoirs de l’éloquence, tout comme ceux de l’écrit. Je suis d’origine bulgare, et j’ai découvert les immenses possibilités, la richesse de la langue française. Or à bien réfléchir, une mauvaise maîtrise du la parole, un manque de savoir-faire à l’oral s’avèrent souvent source de conflits, d’incompréhension, quand ce n’est pas d’impasse totale. S’exprimer avec clarté aboutit bien souvent au compromis, à un modus vivendi. Bref, la faculté de savoir parler, de maîtriser son expression corporelle constituent des armes pacifiques… »
DLH : Donc, les différentes éditions du concours d’Eloquence et de Plaidoirie dans un procès d’assises fictif organisés depuis 15 ans par l’ADD revêtent une signification profonde, une réelle utilité?
Léa : « Tout à fait. Il ne s’agit pas là d’une manifestation anodine. Notre association monte ce type d’opération pour venir en aide aux étudiants : satisfaire à un oral, ce n’est pas subir une contrainte, ni se trouver condamné à une session de « rattrapage » ! Au contraire, ce moment-là doit se vivre comme l’affirmation d’une volonté, d’une prise de responsabilité face à un public. Il s’agit d’un choix délibéré qui requière de l’entraînement. Il est regrettable que l’enseignement scolaire ainsi que les études en université fassent passer tout cela en arrière-plan. Si l’éloquence, la pratique de la parole, les bonnes méthodes pour gérer le stress constituent l’essence des métiers du droit, elles ont toute la place dans le déroulé d’une vie, tant dans la sphère personnelle que professionnelle ».
Marie France Poirier
Inscriptions le 23 septembre au sous-sol de l’extension de droit du bâtiment Droit-Lettres/ local S 43. Tel : 06.58.75.10.86 et sur Facebook add@gmail.com
Du grand art
Les procès d’assises et les affaires de justice sont source de nombreux synopsis de films ou de fictions TV. D’ailleurs, le public s’en montre très friand. La chanteuse et actrice Camélia Jordana a fait récemment un tabac sur la scène du tout dernier concert de rentrée organisé à Dijon. Dans « Le Brio », un film d’Yvan Attal, elle interprète le rôle de Neïla Salah, une étudiante en droit. Le scénario repose précisément sur sa farouche volonté de devenir avocate, en dépit des embûches de son raciste de prof qui doit la préparer à cette carrière… Un scénario qui attire le grand public.
Procès d’assises : remake
L’organisation du procès en assises fictif repose sur les épaules de Mihail Mihaylov, vice-président en charge des affaires juridiques de l’ADD : « L’objectif ? Faire découvrir les conditions réelles dans lesquelles évoluent les avocats de la partie civile comme ceux de la défense. Les étudiants auront à travailler sur une ancienne affaire déjà jugée en appel. A eux de tout reprendre et aux membres du jury d’observer, d’analyser comment des années plus tard, ils s’approprient les faits et les traitent. Il sera fort intéressant de comparer leurs plaidoiries par rapport à celles prononcées à l’origine par les « vrais » avocats, car il est patent que les courants d’idées changent d’une époque à une autre, exerçant une influence sur les argumentaires des uns et des autres… Autre point d’observation, les membres du jury rendent des verdicts en fonction du contexte d’un temps T. Et ce procès fictif sera l’occasion de questionnements, tout en étant riches en enseignement ».
Concours d’éloquence : Parler et agir
Léa Clouzot, vice-présidente des affaires culturelles de l’ADD prend à bras-le-corps avec sérieux et enthousiasme tout le montage du concours d’éloquence : « Voilà, explique-t-elle, de quoi alimenter la prise d’initiatives, de quoi développer le sens des responsabilités ainsi que le développement personnel ». Le concours se déroulera en deux phases et devant deux jurys différents (doyen de la Faculté de droit, huissiers de justice, président de la Fédération nationale des associations étudiantes, étudiants en sciences sociale, panel d’universitaires et d’avocats, un élu politique et – c’est inattendu et prouve l’ouverture d’esprit des organisateurs – Miss Bourgogne 2019, etc.)





