L’Université d’été du MEDEF 21 a une fois encore été l’un des grands moments de la rentrée. Et pas seulement sur le plan économique puisque le syndicat patronal a mobilisé, mardi 5 septembre, un plateau d’intervenants exceptionnels sur le thème : « Se souvenir du futur ». Autrement dit : le présent reflète-t-il le futur dont nous rêvions hier et, surtout, comment, aujourd’hui, anticiper les nombreuses mutations à venir ? Des questions essentielles pour les chefs d’entreprise, plongés au quotidien dans l’urgence du présent, mais qui doivent aussi prendre les bonnes décisions dès maintenant afin de se créer des perspectives pour demain. Le président du MEDEF 21, Pierre-Antoine Kern, nous en dit plus…
DLH : Pour cette 7e édition de votre Université d’été qui a bénéficié encore un plateau important, vous avez choisi une thématique qui relève presque de l’exercice philosophique : « Comment peut-on se souvenir du futur ? »
Pierre-Antoine Kern : « Cette idée est venue d’une réflexion d’un des membres du comité d’organisation qui se rappelait comment, il y a 20,30 ans, il avait imaginé sa vie dans les années 2020. Il essayait de se souvenir de ce qu’il pensait alors, et de le comparer à ce qu’il vit aujourd’hui. Et c’est là qu’on s’aperçoit qu’il y a, à la fois, des choses qui ont été pensées avant et beaucoup de choses nouvelles, influençant naturellement et considérablement notre vie d’aujourd’hui ».
DLH : Est-ce que l’entreprise, pour construire son futur, doit cultiver ses racines, ses recettes, celles qui ont fait son succès ou alors est-ce qu’elle doit refermer le livre, envisager les choses différemment ?
PAK : « Elle peut sembler conserver un certain nombre de ses racines parce que si on ne sait pas d’où l’on vient, on ne peut pas aller où l’on voudrait aller. Notamment, je pense à la culture de l’entreprise, à ses valeurs qui ne doivent pas être oubliées. Par contre, sur certains plans, l’entreprise doit revisiter complètement sa façon de travailler parce qu’il y a un phénomène dont on n’avait pas imaginé précisément l’ampleur, le numérique, le digital ».
DH : Donc, l’entreprise de demain sera forcément différente ?
PAK : « Oui ».
DLH : Quand on dit demain, vous vous projetez dans cet exercice à deux, trois décennies ?
PAK : « Oui, les deux et même avant. Mais effectivement, quand on voit l’accélération des progrès technologiques, notamment en matière de numérique, de fonctionnement digital, on s’aperçoit que cela concerne tous les aspects de la vie, et que les modèles économiques que l’on avait construits ne tiennent plus. En substance, il faut repenser chaque année, de fond en comble, sa stratégie en fonction des évolutions que l’on constate et que l’on anticipe dans les domaines numériques, internet à très haut débit, etc. »
DLH : Il existe une formule qui dit « agir pour ne pas subir », mais là, le futur, c’est demain. Quelle approche peut-elle être la meilleure pour justement ne pas subir ces évolutions ?
PAK : « Une des pistes, c’est sans doute de recruter des jeunes qui ne sont pas formatés comme nous l’avons été, et qui ont cette capacité à comprendre dans l’instant ce qui se passe, à utiliser tous les moyens aujourd’hui qui existent pour communiquer, pour travailler. Je pense au travail collaboratif, à la capacité à utiliser les réseaux sociaux. Je suis stupéfait aujourd’hui de voir l’efficacité que ces jeunes obtiennent dans leurs actions par la connaissance de ces outils et de ces méthodes de travail. Et je pense que c’est précisément eux qui peuvent nous permettre de nous éclairer et de nous faire comprendre les virages stratégiques à prendre dans nos entreprises, parce que, pour des gens d’une génération plus âgée, c’est quand même assez difficile de se tenir à jour. Même si on fait des efforts, on n’est pas né avec un smartphone dans les mains ».
DLH : C’est là où l’on va casser les codes : avant, la valeur ajoutée résidait dans les anciens, alors que celle de demain, ce sont les jeunes…
PAK : « Oui, mais pas que les jeunes. Les jeunes et les anciens. Cela sera tout l’art du management de cultiver, de faire cohabiter les générations. Des générations qui sont extrêmes… »
DLH : Comment cela se passe-il aujourd’hui dans les entreprises adhérentes au MEDEF ? Est-ce que les chefs d’entreprise remontent régulièrement les difficultés sur la façon de manager des jeunes de 25 ans avec des gens qui ne sont pas loin de la retraite ?
PAK : « C’est une évidence. Déjà manager des jeunes, c’est une chose totalement différente de ce que l’on avait connu il y a même 10/15 ans, et cela suppose effectivement de faire accepter, notamment aux anciens, le fait qu’on ne doit pas le faire de la même manière qu’on les manage eux. On se surprend à être souvent dans un premier temps agacé par un certain nombre de comportements puis on se retient, on réfléchit et on se dit que finalement, effectivement ça me choque, ça me heurte parce que je n’ai pas été habitué à cette façon de fonctionner mais ça a aussi comme corolaire une autre façon de travailler qui est par ailleurs efficace. Donc oui, on est déstabilisé dans le management global de générations différentes ».
DLH : Une start-up parisienne, qui n’embauche que des jeunes, va beaucoup plus loin que la gestion personnelle de son temps de travail. La gestion des congés repose sur la confiance, c’est-à-dire, qu’ils ont 5 semaines dans l’année mais ils partent quand ils veulent. Ils s’organisent entre eux… Est-ce cela le futur ?
PAK : « Oui, c’est sans doute l’une des pistes. Cela suppose évidemment que le droit du travail s’adapte à tout ça parce qu’évidemment les jeunes générations ont manifestement un besoin de liberté très important. J’ai même eu des réflexions assez incroyables, le CDI faisait peur parce qu’il était engageant psychologiquement alors que le CDD était rassurant parce qu’il n’obligeait pas la personne à s’engager trop longtemps. Alors quand on décrypte, on s’aperçoit que c’est bien sûr fou, mais dans l’esprit, c’est ça l’idée. Il y a un besoin de liberté qui doit être respecté. Comment peut-on contrôler du temps de travail sur du télétravail ? Cela n’a pas de sens. Donc on va être maintenant sur une relation qui ne sera plus une relation employeur-employé, on sera dans de la cotraitance, on sera sur des objectifs à réaliser avec des moyens qui seront à négocier et le salaire ne sera qu’une partie de ces moyens… »
DLH : Cette rentrée, vous la sentez comment ?
PAK : « Plutôt positivement parce que d’une part, il y a une conjoncture plutôt meilleure que ce que l’on a connu avant et il y a une volonté de réforme et d’adaptation de la France aux autres pays. Nous ne pouvons pas faire cavaliers seuls, nous voulons simplement que la France s’adapte à ce qui existe dans les autres pays et notamment en matière de droit du travail. Donc tout ça est très positif et doit permettre de lever un certain nombre de freins. Aujourd’hui, la difficulté que rencontrent les entreprises, c’est de recruter. On a beau avoir plus de 3 millions de chômeurs sans aucune activité, les entreprises n’arrivent pas à recruter pour des raisons de savoir-être ou de savoir-faire. Bon, le savoir-faire, c’est de la formation, mais le savoir-être aussi. Cela rejoint le thème évoqué précédemment, à savoir comment faire cohabiter des jeunes et des moins jeunes avec leurs collègues et leurs façons de travailler différentes. Le savoir-être est essentiel dans cette affaire-là.
Donc je pense que la rentrée se présente bien mais il ne faudra pas manquer la marche de la formation, de l’ensemble des générations d’ailleurs, parce qu’il ne faut pas se focaliser uniquement sur celle des jeunes. C’est cela qui va permettre de débloquer la situation, avec, en parallèle, des réformes du droit du travail et de l’indemnisation du chômage. C’est ce triptyque qui permettra de remettre en route les gens qui ne travaillent pas ».
Propos recueillis par Jean-Louis Pierre





