L’Edito ou tard…

Cette brasserie est devenue une des tables dijonnaises incontournables ; il est sûr qu’on ne peut pas la rater, au pied de Darcy, très stratégiquement positionnée entre la gare et la place de la Lib’. Et l’été, sa terrasse s’étend comme un lierre sur une rue enfin rendue aux piétons.

On y va tôt ou tard, puisque le service s’étale de midi à minuit, et même plus. Bref, alors que dès 21 heures passées, la ville digère et somnole, là, il y a du monde, du mouvement et de la vie.
Ayant fait table rase d’une Concorde vieillissante et même agonisante, l’Edito, c’est l’histoire d’un baptême raté. D’abord appelée L’Imprimerie - ce qui semblait logique au regard de la magnifique presse typographique trônant dans le hall central autant que des milliers de livres garnissant les murs - la volte-face patronymique de l’an dernier a troublé la clientèle, sur fond de quiproquos. « Rendez-vous à L’Edito, tu sais L’Imprimerie, là où il y avait La Concorde, quoi ! ». Mais puisque cette brasserie appartient à un groupe en possédant quelques unes du même nom dans le grand Est, alors il fallait normaliser aussi le nom.
Aux heures de pointe, il y a souvent la queue. Mais Bruno, chef de rang goguenard, connivent et arrangeant, veille au grain, au four et au moulin. Autour de lui, la noria des serveurs aux immenses plateaux surchargés. Attention, si vous mangez à l’étage, il ne faut pas être « claustro », car le plafond est bas.
La déco est sympa, avec des murs remplis de milliers de livres. Mais « horreur », certains des livres ont été crucifiés et transformés en supports de porte-manteaux. Tolstoï n’apprécierait pas de savoir son Guerre et paix ravalé en vulgaire patère ! Et les écrans disséminés de ci de là diffusant des clips, est-ce utile ?
« Tout mais pas l’indifférence », chantait JJ Goldman il y a 30 ans. Eh bien l’Edito ne laisse personne indifférent à Dijon. On adore ou on déteste, on adore détester, on déteste adorer.
Je m’explique. On adore si on cherche une carte pléthorique (des dizaines et des dizaines de plats proposés), sur une base pour le moins roborative (pâtes et patates règnent en maîtresses), essayant de concilier cuisine internationale, viandes, fast-fooderies améliorées, pizzas, moules-frites, salades géantes, woks et fajitas, le tout sur fond d’assiettes (trop... ?) bien remplies. C’est sûr qu’on sort rarement de L’Edito avec la faim au ventre. Et bien sûr, l’ambiance et la déco plaisent aux étrangers de passage à Dijon qui pensent encore que les Français passent leur vie à boire et manger en parlant trop fort dans des lieux plein de bruit et de livres !
On déteste si on cherche une ambiance feutrée dans une salle intimiste, avec carte sélective, cuisine inventive et chef officiant cérémonieusement ; et on déteste si on se constate que les prix ont bien augmenté, depuis la première année…
On adore détester si on se pose en puriste de la « vraie » cuisine, personnalisée, stylée, de tradition.
On déteste adorer si on y va parce que c’est là que l’on peut être servi le soir après 22 heures, ainsi que le dimanche, et aussi l’après-midi, et que la seule alternative dijonnaise, sinon, c’est kebabs ou fa(s)t-foods. Et à tout prendre, on est quand même bien mieux là, à draguer sa voisine américaine en attendant qu’une serveuse chinoise vous apporte vos moules-frites, ou à blaguer avec votre voisin belge alors qu’un serveur polonais dépose votre wok ; une portugaise peut aussi servir un hamburger à des Anglais !
Le mérite de L’Edito, c’est déjà d’être ce lieu central et incontournable qui manquait à Dijon, dans cette gamme de prix, dans cet éventail de choix, pour une clientèle de classe moyenne et de touristes. Car cette brasserie aimante ceux qui vont au spectacle et ceux qui en sortent, les groupes de chinois ou de scandinaves, les étudiants et les retraités, les dîners de comités d’entreprises, les soirées entre garçons ou entre filles, les jeunes amoureux et les vieux couples. Elle a vidé pas mal d’autres établissements dijonnais de leur clientèle. A ces concurrents de faire preuve d’imagination, afin de regagner les foules aspirées par L’Edito, et de reconquérir par le ventre et le coeur tous ces mangeurs déchus.