Chirurgien thoracique au CHU de Dijon, aujourd’hui retraité, le Pr Alain Bernard a consacré sa carrière à une question que l’hôpital français préfère éviter : apporte-t-on vraiment le meilleur soin au patient ? Il publie Scandale tranquille, un brûlot contre l’angle mort persistant de notre système de santé… l’évaluation des résultats.
« Je me suis toujours demandé si je prenais le juste soin », explique-t-il. Dans le service qu’il dirigeait, il a instauré des réunions de mortalité et de morbidité : à chaque complication, s’interroger, peut-on faire mieux ? Un réflexe devenu routine dans les pays d’Europe du Nord, encore rare chez nous. Car en France, évaluer sa pratique reste culturellement suspect. « À la faculté, on apprend l’indication et la thérapeutique face à une pathologie. Tout cet environnement, on ne l’apprend pas, ou très peu. Et si un patient dit que le résultat n’est pas bon, le réflexe est de le traiter d’emmerdeur ».
Mortalité : du simple au triple
Le cœur du livre tient dans une observation statistique glaçante. Pour certains types de chirurgie, la mortalité varie du simple au triple d’un établissement à l’autre. « Et on cache tout ça. Les patients ne le savent pas ».
Exemples à l’appui, en chirurgie thoracique. Dans les centres à faible volume, les patients sont encore opérés par de grandes thoracotomies ouvertes alors que les techniques mini-invasives et robotiques, plus rapides à récupérer, sont disponibles. « Ces établissements n’ont pas le volume d’activité pour intégrer ces technologies. Et le patient en fait les frais ». Autre enseignement, plus contre-intuitif : certains centres à fort volume voient leurs performances se détériorer faute de mesurer leurs résultats. « Opérer beaucoup est important, mais ce n’est pas suffisant. Il faut analyser ses résultats. D’où le mot « scandale ». Et « tranquille », parce que ça se passe sans bruit. »
L’argument des moyens, cache-misère
Son avis à contre-courant : le problème n’est pas seulement budgétaire. « On nous fait croire que dans tous les hôpitaux français tout va bien et qu’il ne manque que des moyens. Non, c’est plus complexe. Oui, il manque des moyens, nous sommes en deçà des autres pays européens. Mais le vrai problème est ailleurs ». Notre système hospitalier, écrit-il, « vit dans les 30 glorieuses » : on a construit des hôpitaux partout, la médecine a radicalement changé, sorties plus précoces, parcours patients complexes et le fonctionnement reste en silo.
Les pays scandinaves et le Royaume-Uni disposent de registres nationaux. Chaque équipe connaît sa mortalité, ses complications, et jusqu’aux PROMS, les indicateurs évalués par les patients eux-mêmes. « Pour eux, c’est une culture. Certains pays récompensent financièrement la qualité. En France, ça n’existe pas. On peut être un chirurgien médiocre, on aura toujours son salaire. Le pire qui puisse arriver, c’est qu’un patient porte plainte ».
Qui a intérêt à l’opacité ? « Les pouvoirs publics, quand même. Mais pas que… ». La Fédération hospitalière de France ne ferait « pas des pieds et des mains » pour la transparence, et le privé affiche des points de rendement flatteurs. « Les professionnels ont l’impression de bien faire, ils sont contents d’eux. Au quotidien, ils oublient ceux chez qui ça s’est mal passé les patients ne reviennent plus. La mémoire est très sélective ».
Prudence, cependant. Fini d’opposer la transparence à la judiciarisation : l’évaluation doit rester une démarche professionnelle, « des professionnels, pour les professionnels » sinon personne ne jouera le jeu. Pas de médecine du classement façon palmarès de lycées non plus : « Ce serait la pire des choses ».
Son espoir repose sur les usagers. « Les patients ont un rôle essentiel à jouer. Ils ne sont pas là pour contrer les soignants, ils sont très à l’écoute, très force de proposition. C’est une aide précieuse pour les praticiens. » Médiateur au CHU de Dijon, il en voit la preuve chaque jour. Reste au système, lui, à vouloir regarder ses résultats en face.
Oliv Reyviel





