Odile Pizzato : Le combat d’une vie

Perdre un enfant est une épreuve que rien ne prépare. Lorsqu’elle survient dans la violence, loin de chez soi, elle emporte avec elle tous les repères. Et pourtant, face à ce que beaucoup qualifieraient d’insurmontable, Odile Pizzato tient debout. Mieux encore, elle avance.

Son fils Romain a été assassiné à Djerba en Tunisie, en septembre 2022. Il avait 42 ans. Un drame brutal, aux contours sordides, impliquant plusieurs personnes dont celle avec qui il partageait sa vie. Une procédure judiciaire est en cours. Les accusés, condamnés à perpétuité en première instance, ont fait appel. Depuis les reports s’enchaînent. Odile Pizzato, elle, ne manque aucune audience. Elle traverse encore et encore, la Méditerranée. Elle attend. Elle revient. Elle repart…

Une mère devenue combattante

Ce combat, elle ne l’a pas choisi. Elle s’y est engagée par nécessité. Très vite, elle a compris qu’il lui faudrait avancer sur un terrain complexe. Celui d’une justice étrangère avec ses incertitudes, ses obstacles. Elle a connu les erreurs, les déceptions, les sacrifices financiers. Mais jamais elle n’a renoncé. Ce qui frappe, ce n’est pas seulement sa détermination. C’est la manière dont elle la porte : sans éclat, sans colère apparente, avec une forme de constance presque apaisée.

Dans cette épreuve, certaines présences comptent plus que d’autres. À ses côtés, Maître Besma Maghrebi, avocate à Paris et Marseille dont la famille est originaire de Djerba, l’accompagne avec une implication indéfectible. Son rôle dépasse le strict cadre judiciaire. Elle est un appui solide, une interlocutrice de confiance, aussi attentive aux enjeux du dossier qu’à la femme qui le porte. À ses côtés également, Denise, amie de toujours, constitue un soutien précieux. Présente dans les moments les plus difficiles, elle accompagne Odile avec fidélité tant sur le plan moral que matériel.

Si ces soutiens s’impliquent avec une telle résolution, c’est aussi parce qu’ils reconnaissent en elle des valeurs rares. Une sincérité, une dignité, une force intérieure qui suscitent naturellement l’engagement. On pourrait s’attendre à rencontrer une femme brisée. Il n’en n’est rien. La douleur est là, immense, irréductible. Mais elle ne l’a pas anéantie. Elle l’a révélée. Odile Pizzato parle de cette épreuve comme d’un basculement intérieur : une confrontation à l’indicible qui lui a permis de mesurer ses propres ressources. Chez elle, la souffrance ne déborde pas. Elle se transforme en action.

Le choix du pardon

C’est sans doute ce qui la distingue le plus. Sans jamais nier la gravité des faits, sans jamais renoncer à la justice, Odile Pizzato a fait un choix rare… pardonner. Un pardon qui n’efface rien, qui ne minimise rien mais qui libère et ne laisse pas la souffrance décider seule de ce qui doit rester.

La démarche d’Odile ne s’inscrit pas dans un cadre religieux. Elle relève plutôt d’une forme de sagesse cardinale, presque organique. Une manière d’habiter le monde sans haine ni aigreur. On pense ici aux mots de Khalil Gibran pour qui le pardon est avant tout un acte intérieur, une manière de ne pas laisser la douleur enfermer l’âme.

Il n’y a en effet chez elle, ni amertume ni ressentiment. Seulement une lucidité profonde, accompagnée d’une étonnante douceur. Sa parole est posée, délicate. Elle ne cherche ni à convaincre ni à impressionner. Et pourtant, parce qu’elle est portée par une force intérieure peu commune, elle est touchante. Cette force, elle ne la revendique pas. Elle la vit naturellement.

Un combat pour lui et peut-être pour d’autres

Si elle se bat aujourd’hui c’est d’abord pour son fils. Pour que justice lui soit rendue, définitivement. Mais déjà une autre perspective se dessine. Celle d’aider un jour, d’autres familles confrontées à l’impensable. Sans s’imposer, sans se projeter. Simplement transmettre si cela peut être utile.

Dans ce combat, Romain n’est jamais loin.  À travers les témoignages reçus et les souvenirs partagés, se dessine le portrait d’un homme profondément aimé. Sportif professionnel accompli, reconnu pour sa générosité, il dégageait une énergie radieuse. À l’époque du drame il entrainaît de jeunes skieurs de haut niveau venus de différents pays. C’est cette mémoire vivante qui nourrit Odile Pizzato, comme un prolongement de l’amour pour Romain. C’est elle aussi qui lui donne le courage de continuer. Elle évoque d’ailleurs son fils telle une présence intacte, lumineuse. Romain n’est pas une absence, il est un lien vivant qui guide chacun de ses pas.

Une femme inspirante

Il est des personnes qui sans le vouloir, imposent le respect. Odile Pizzato en fait partie. Non pas par ce qu’elle a subi, mais par la manière dont elle y fait face. À l’endroit même où beaucoup s’effondrent, elle s’est élevée.

Et comme dans l’art japonais du Kintsugi qui consiste à réparer les objets brisés en soulignant leurs fêlures avec de l’or plutôt qu’en les dissimulant, Odile répare son cœur autrement : non pas intact mais sublimé par ses blessures et même, plus fort.

De surcroît, dans son parcours de mater dolorosa, Odile nous livre une chose essentielle… même dans l’épreuve la plus sombre, il est encore possible de choisir la lumière.

Astrid Launais