Thierry Falconnet salue les « maires courage »

Après le terrible événement qui a endeuillé la commune de Chenôve au moment où celle-ci fêtait, dans la liesse populaire, son nouveau parc urbain, le maire Thierry Falconnet aborde ici la question de la tranquillité publique et de la lutte contre le narcotrafic. Et celui-ci ne mâche pas ses mots… Dans le même temps, il ne cède pas au fatalisme ambiant. Bien au contraire… Interview d’un « maire courage ».

La fête de l’inauguration de votre parc urbain a été entachée par un terrible drame… L’émotion a dû être d’autant plus intense ?

Thierry Falconnet : « C’était un événement festif et populaire attendu par la population – et ce fut un vrai succès avec environ 3 000 personnes qui sont venues le samedi et quasiment autant le dimanche en lien avec le marché. On a dansé, on a vraiment retrouvé l’esprit de convivialité, de fraternité, de solidarité qui règne à Chenôve. Nous sommes passés de ce moment de rassemblement fraternel, à l’image de ce qu’est Chenôve, à un réveil brutal avec la nouvelle de cette exécution dans la nuit du samedi à dimanche. La violence fut totale avec la mort de ce jeune homme de 29 ans connu du quartier et apprécié de ses voisins, une famille endeuillée, après un acte d’une brutalité sans nom : un véhicule qui passe, qui s’arrête et qui lance une rafale d’armes de guerre ! 

Il y a eu beaucoup d’émotions dans la population et aussi de la peur, d’être au mauvais endroit, au mauvais moment. Tout cela bien évidemment sur fond de narcotrafic. Nous avons eu le sentiment du paradoxe complet entre ce moment rare et festif dans la vie d’une commune et la réalité froide de cet assassinat ».

Cet événement n’a-t-il pas malheureusement montré que votre engagement quotidien pour la tranquillité publique s’apparente à celui du Sisyphe d’Albert Camus ?

« Oui mais a-t-on le choix ! Je considère que c’est un impératif. Je viens d’un courant républicain de la gauche. J’ai été formé par Roland Carraz et Jean-Pierre Chevènement donc oui c’est essentiel. Je rappelle le colloque de Villepinte en 1997, avec la prise en compte par le PS et par la gauche des problématiques liées à la sécurité alors que nous étions plutôt sur une doctrine fondée sur la prévention, sur l’éducation, qui restent certes aussi des priorités. Je considère qu’un maire doit s’inscrire dans les compétences qui sont les siennes bien évidemment en matière de tranquillité publique mais aussi contribuer au continuum de sécurité avec les autorités compétentes, le préfet, le procureur de la République. Et là aussi, nous sommes dans le paradoxe.

Les derniers chiffres qui nous ont été communiqués sur l’évolution de la délinquance à Chenôve sont très bons, avec entre -20% et -30% selon la typologie des crimes et délits commis. Cela veut bien dire que l’action menée depuis 10 ans et notamment la relation de confiance que j’entretiens avec les forces de l’ordre, avec la direction départementale de la Police nationale, avec l’Institution judiciaire, porte ses fruits. Je m’inscris en faux de celles et ceux qui disent qu’un maire doit aller sur le terrain de la sécurité publique, y compris en mettant en œuvre des moyens municipaux. Les questions régaliennes doivent rester à l’État. En revanche, les maires sont sur le terrain, sentent leur ville, mesurent Le climat qui règne. Tout cela doit être communiqué aux autorités de l’État, dans une collaboration claire et fluide, comme je le fais à Chenôve ».

C’est ce que vous avez notamment rappelé lors de votre audition par la commission présidée par le sénateur Jérôme Durin, qui a été préfigurateur de la loi contre le narcotrafic ?

« Aujourd’hui cette question touche tous les territoires, urbains comme ruraux. Cette activité criminelle gangrène toute notre société. Elle gangrène aussi notre jeunesse et notamment la jeunesse des quartiers et des villes populaires. J’ai fait des propositions fortes dont certaines aujourd’hui sont reprises à ma grande satisfaction. Je pense notamment à la création d’un parquet spécifique de lutte contre le narcotrafic, à l’image du parquet financier ou du parquet antiterroriste. J’ai été porteur pendant 2 ans à la tête de l’Association Ville et banlieue d’une vision très ferme sur ces questions. Je n’ai pas toujours été entendu. Il est beaucoup plus facile dans un premier temps de baisser les bras et de tout rejeter sur l’État. Mais c’est une vision à court terme.

Certains vont même jusqu’au compromis tant que les choses ne touchent pas à la tranquillité résidentielle, tant qu’elles ne viennent pas trop perturber l’espace public. Sans dire qu’ils ferment les yeux complètement, certains se contentent de ce statu quo. C’est une erreur quand l’on voit les moyens déployés par les narcotrafiquants qui sont tels que cette question est aujourd’hui pour moi est une priorité ! »

Et pourtant les déclarations d’intention n’ont peut-être jamais été aussi fortes…

« Quand j’entends le ministre de l’Intérieur, je me dis là aussi que l’on ne peut pas continuer à avoir seulement des mots et ne pas donner véritablement les moyens, notamment aux enquêteurs de la police judiciaire pour mener la bataille. Donc là aussi c’est une situation paradoxale mais je ne regrette pas d’avoir adopté la position qui est la mienne et qui est celle de cette municipalité parce que je pense que tout compromis, voire toute compromission, avec les dealers, avec les narcotrafiquants, n’aboutit qu’à un seul résultat : c’est eux qui gagnent. Je me suis déjà exprimé sur cette question. Et Chenôve y a laissé beaucoup : l’incendie du centre de loisirs, consécutif à une arrestation et à une opération de police, celui du poste de police municipale ou encore celui de l’hôtel de ville. Tout cela était directement lié à notre position de fermeté ! ».

Les maires sont donc en première ligne ?

« L’Association des Maires de France estime à environ 40% les maires qui pourraient ne pas se représenter. C’est bien le signe que cette fonction est de plus en plus exposée, dans une société qui ne va pas bien, et c’est un euphémisme. Moi j’observe aussi ce qui est en train de se passer dans la jeunesse. J’étais avec la Rectrice d’Académie, avec la directrice de cabinet du Préfet, avec le président du Conseil départemental au collège Édouard-Herriot pour la minute de silence décidée suite à l’assassinat tragique d’une assistante d’éducation, un an après que des faits similaires se sont déroulés au sein de notre établissement avec une catastrophe qui avait été évitée de justesse. Et ce, malgré une sécurisation du collège exemplaire de la part du Conseil départemental, malgré la présence de la médiation intercommunale dans le collège lui-même…

Malgré cela, un peu partout en France, on voit une forme de brutalisation d’une partie de la jeunesse. J’ai alerté depuis très longtemps sur la question de la santé mentale. Après le Covid, cette situation s’est empirée. Nous avons des jeunes, des adolescents qui vont très mal, qui ont des troubles psychologiques, voire psychiatriques et qui ne trouvent plus au sein de l’institution scolaire les interlocuteurs qui pourraient les accompagner. Où sont les infirmières, les médecins, les psychologues scolaires ? Tous ces métiers à l’intérieur de l’Éducation nationale ont été l’objet de coupes drastiques. On en voit aussi le résultat aujourd’hui. Victor Hugo déclarait : « Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons ! » Aujourd’hui, l’école n’est plus un sanctuaire puisque les faits se déroulent soit à l’intérieur des établissements soit aux abords immédiats et nous n’avons jamais eu autant de personnes incarcérées dans les prisons françaises.

Donc c’est bien un malaise global qui est à traiter et quand j’entends que c’est la responsabilité des élus, c’est d’abord la responsabilité des élus nationaux, du législateur, du gouvernement et accessoirement du président de la République. Car je pense qu’il y a autant de « maires courage » qu’il y a de maires, à des degrés divers bien sûr, en fonction de la typologie de leur commune, de leur ville ».

La ligne T3 du tram s’élancera de Chenôve-Portes du Sud. Cela doit vous satisfaire ?

« Je voudrais saluer le travail très fin qui a été effectué par les spécialistes, ingénieurs, les experts en mobilité quant à la situation actuelle de la démographie métropolitaine qui a guidé les choix tenant compte des perspectives d’évolution du nombre d’habitants dans les 20, 30 années à venir . Que le tramway emprunte cet axe avec la possibilité d’une extension au sud plus tard vers Marsannay, Perrigny est une excellente chose. Le tramway va s’implanter pour ce qui concerne Chenôve dans une zone qui va être complètement requalifiée, avec le projet métropolitain des grands Vergers du Sud et l’implantation prochaine d’un établissement de santé de type clinique.

La ligne T3 préfigurera la ville de demain, une ville beaucoup plus décarbonée, faisant la part belle aux mobilités actives. Pour cette ville durable de demain, beaucoup de choses ont déjà été faites : nous avons démarré le mouvement, il y a plus de 20 ans en étant la première commune à ne plus utiliser de produits phytosanitaires dans le traitement des espaces publics. Nous avons aussi été la première municipalité de la métropole à engager le mouvement de végétalisation de nos cours d’école. Le gymnase du Mail qui a vu le jour sous ce mandat répond aux critères d’éco-responsabilité à un niveau très élevé et je n’oublie pas le parc que nous venons d’inaugurer : 2 hectares en plein cœur de ville rendus à la nature !

Chenôve travaille dans l’optique d’une écologie sociale, la social écologie, c’est-à-dire une écologie qui ne soit pas une écologie punitive mais une écologie répondant aux attentes des générations actuelles pour ne pas obérer les besoins des générations futures ».

Des générations futures – comme actuelles au demeurant – pour lesquelles vous n’avez pas envie de tomber dans le défaitisme ambiant ?

« Le message que je porte aujourd’hui, c’est un discours résolument optimiste. Ce n’est pas un discours hors sol. Ce n’est pas un discours dénué de pragmatisme par rapport à l’état de la société tel qu’il est aujourd’hui. Mais pour reprendre une phrase que j’aime beaucoup, celle d’Antonio Gramsci, c’est « allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté !» Je suis foncièrement convaincu que nos concitoyens ont aujourd’hui un choix devant eux. Soit celui de l’optimisme, tout en se disant que la situation est celle que nous connaissons : Oui la France ne va pas bien après 10 ans de Macronisme !

Oui le déficit public est abyssal mais la situation n’est pas désespérée… Soit le choix de se livrer aux passions tristes comme l’indiquait dans ses commentaires de Spinoza, Gilles Deleuze, et choisir le pire, c’est à dire l’extrême droite, choisir la résignation voire même l’asservissement à des idées contraires à ce sur quoi la France s’est construite depuis 1789, les idéaux de Liberté, d’Égalité, de Fraternité, de solidarité, de générosité… »

Que retenez-vous de ce mandat ?

« Ce mandat n’aura pas été de tout repos pour le maire que je suis, pour l’équipe municipale mais aussi pour l’administration municipale très décriée et pourtant je voudrais saluer l’engagement des agents territoriaux au service de cette République de proximité, de cette petite patrie qu’est la ville de Chenôve. Ce mandat n’aura pas été de tout repos mais Chenôve est toujours une ville debout. C’est une ville de résistance. C’est une ville résiliente. Une ville républicaine, c’est une ville qui sait se rassembler lorsque la situation l’exige et, à celles et à ceux qui la dénigrent, je les invite à venir à Chenôve. Je les invite à venir traverser ce parc, à voir comment cette ville depuis 20 ans évolue positivement.

Aujourd’hui tous les logements de la centralité en voie de livraison ont trouvé acquéreurs. Donc à Chenôve, pour reprendre là aussi une expression qui a été utilisée dans une œuvre cinématographique célèbre, on pleure 2 fois. On pleure une première fois quand on y vient et on pleure une deuxième fois quand on la quitte. Parce que Chenôve, c’est ma ville et c’est une belle ville ! »

Propos recueillis par Xavier Grizot

 

Photo : Jonas Jacquel