Le niveau des pertes évalué entre 80 et 90 % : Sale temps pour le cassis

Quand Rimbaud écrivait « la Rivière de Cassis roule ignorée », il faisait référence au fleuve issu des eaux de pluie de la Sainte-Baume s’acheminant jusqu’à la calanque de Port-Miou, à Cassis. Nous vous parlons aujourd’hui de la baie ; le cassis ou ribes nigrum, de son nom scientifique. La rivière de cassis est malheureusement à sec aujourd’hui en Bourgogne.

Après les grains de moutarde, les grains de cassis… C’est une accumulation de phénomènes climatiques qui a conduit à dépouiller les champs de cassis bourguignon quelques jours seulement avant la récolte annuelle. Traditionnellement, les fruits noirs sont mûrs avant le 14 juillet. Vous aurez noté comme nous que la récolte se fera cette année avec 2 semaines d’avance, preuve si elle devait être rapportée du bouleversement climatique que nous vivons. « Le climat devient fou » affirme Olivier Lenoir, président du groupement de producteurs de cassis.

Une combinaison malheureuse d’événements climatiques

Tout d’abord, les week-ends de gel survenus au début du printemps ont influé sur la floraison, notamment en ce qui concerne la variété de cassis Blackdown. En réalité, le phénomène est plus complexe que cela nous explique Florent Baillard, producteur de cassis et président de l’Association Nationale Cassis Groseille : « Les Saints de glace ont toujours été. Le problème, c’est le faux printemps survenu en février avec des températures plus douces que la moyenne. La végétation a démarré prématurément et de fait était trop avancée lorsque sont survenues les gelées qui l’ont fauchée ». C’est sans parler de l’invasion de parasites, les cochenilles, qui ne sont désormais plus détruits par le froid hivernal, brillant par son absence. Et le producteur de nous affirmer qu’à ce stade, entre 50 et 70% de la production avaient déjà été détruits sur certaines parcelles : « On partait sur un petit potentiel ».

Ensuite, c’est une faible pluviométrie mesurée aux mois d’avril, de mai et juin qui a contribué à l’assèchement général des sols. Le mauvais état hydrique de la terre a impacté la maturité, la grosseur et le rendement en baies. Pour finir, l’épisode caniculaire particulièrement précoce de la deuxième partie de juin, dont tout le monde a souffert, a fini d’enterrer la production. Les feuilles des cassissiers ont été brûlées, passant d’une couleur verte à marron, et les grains, noirs, ont absorbé toute la chaleur. Les plants, stressés, se sont déchargés de leurs fruits. Les baies ont séché sur pieds avant de tomber à terre au moindre effleurement.

Dans les champs, les producteurs estiment leur niveau de pertes entre 80 et 90%. Résultat : comme en 2019, la récolte est à nouveau dévastée en 2022. « L’exceptionnel devient régulier » nous rapporte Florent Baillard, témoin chaque année des dégâts engendrés par le dérèglement climatique. Le coût économique des pertes sera, une fois de plus, lourd à supporter pour les producteurs.

Quelles conséquences pour les consommateurs ?

Les besoins en cassis ne seront assurément pas satisfaits assure Olivier Melis, directeur général de la Maison Lejay-Lagoute. Faute de cassis frais, le transformateur de fruits en crème nous prépare à connaître une rupture de l’approvisionnement en magasin. Une véritable pénurie de l’un des produits faisant l’identité de notre région, héritage de notre patrimoine culturel et gastronomique reconnu à l’international. Preuve en est : le célèbre arrêt de la Cour de Justice des Communautés Européennes de 1979 connu sous le nom « Cassis de Dijon ». De plus, la rareté entraînant, comme on le sait si bien en cette période d’inflation, une hausse des prix, le portefeuille des consommateurs sera lui-aussi indéniablement impacté.

Quelles solutions pour pallier la mauvaise récolte ?

Pour faire face à cette situation des plus dramatiques, Olivier Melis dispose de solutions palliatives. À court terme, il est possible de diversifier l’approvisionnement. Lejay-Lagoute se refuse, pour des questions de qualité intrinsèque du produit, d’importer du cassis étranger. Cependant, il est envisageable de recourir au cassis issus d’autres bassins français de production, par exemple celui du Val de Loire. Cette opportunité est toutefois restreinte dans la mesure où cette année, la canicule ayant touché toute la France sans exception, les champs ont été abîmés sur l’ensemble de l’Hexagone. Autre solution de secours : l’utilisation de fruits congelés les années antérieures en prévision de la survenance d’aléas tels que celui-ci. Un palliatif dont l’on saisit les limites.

Dans un second temps, la recherche de solutions pérennes est en cours. Dans le cadre du partenariat européen pour l’innovation (PEI), la profession travaille depuis 4 ans déjà en collaboration avec des organismes de recherche nationaux et régionaux tels que le CNRS et Science pour proposer des pistes d’amélioration viables dans le temps. En effet, avec le dérèglement climatique qui ne cesse de s’accentuer, nous sommes en mesure d’affirmer objectivement que les productions de cassis pourraient être menacées pour de bon. Ainsi, diverses expériences scientifiques sont menées dans les champs : sélection des variétés les plus résistantes présentant un cycle végétatif plus court, implantation de couverts végétaux pour améliorer le taux d’humidité au sol, réintroduction d’abeilles sauvages et plantation de bandes fleuries pour améliorer la pollinisation… tout cela dans le but de s’adapter aux aléas climatiques !

Baisse de consommation de crème de cassis

Face à tous ces événements, les quelque 100 producteurs français de cassis sont découragés. Le métier est dur car physique ; les producteurs passent l’hiver dehors à tailler les plants. Aussi, certains préfèrent diversifier leurs productions pour minimiser les risques de perte. Mais à cela s’ajoute une baisse de la consommation de crème de cassis, à laquelle la crise du Covid-19 a largement contribué. En effet, les consommateurs habituels de la liqueur sont les plus de 50 ans, catégorie de personnes qui a cessé de recevoir pendant la pandémie. Les jeunes sont quant à eux davantage friands d’alcools plus forts et moins chers. Malgré cela, le meilleur service que vous puissiez rendre aux producteurs locaux est de favoriser le blanc cassis à la vodka.

En bref, vous l’aurez compris, la production de cassis est mise à mal en Bourgogne, mais plus largement en France, et ce pour des raisons multifactorielles. Heureusement, la filière interprofessionnelle de cassis est très fortement engagée pour soutenir les producteurs. À ce titre, ces derniers saluent les acheteurs professionnels, comme Lejay-Lagoute, à qui il tient à cœur de continuer d’acheter du cassis français.

Concluons sur quelques mots d’Olivier Lenoir : « Le cassis est un produit emblématique de notre région qui crée de l’emploi et de la satisfaction ». Espérons que la rivière de cassis coule à nouveau bientôt à flots…

Manon Remy