La crise sanitaire, bilan d’étape

Le 15 octobre, la salle Devosge a accueilli une table ronde consacrée au thème « Crise sanitaire : et après ? », portée par l’Observatoire de l’âge, la Maison des Seniors et le CCAS (Mairie de Dijon).

Cette table ronde a été, pour les 70 personnes composant le public, d’une très grande richesse et diversité. Elle était animée par Pascal Lardellier, Professeur à l’Université de Bourgogne. Sa conférence d’ouverture intitulée « Les nouvelles fractures françaises » s’est attachée à démontrer que le Covid a accentué l’archipellisation de la société ; en clair, covidiser la société co-divise le social. Les autres spécialistes présents ont proposé des éclairages historiques, philosophiques, psychologiques… des effets de la crise sanitaire, plus particulièrement sur les seniors.

Un historien, Didier Mény, a ainsi rappelé la relativité de la gravité du Covid par le récit des malheurs du passé, statistiques affolantes à la clef, notamment avec la peste et la variole, ayant causé des dizaines de millions de morts, et décimé des populations entières.

Pascal Lardellier a affirmé que le Covid a imposé un terrible coup d’arrêt aux idéaux de notre société de communication, fondée auparavant sur le nomadisme, la mobilité, l’ouverture, l’attrait pour l’altérité culturelle. La distance de ces grands espaces qu’on arpentait à l’autre bout de l’Europe ou de la planète est devenu une peu réjouissante distance à respecter, coûte que coûte, et son « mètre-étalon ».

Le Covid, qui est une maladie relationnelle, est surtout un formidable révélateur. Il rend autrui inquiétant, retranché derrière son masque, claquemuré dans sa crainte et sa suspicion, « à bonne distance ». Aux « défigurations symboliques » qu’imposent le masque, la distanciation et la perte des civilités traditionnelles s’ajoutent ces « crimes contre notre intime humanité » qu’ont constitué les interdits du dernier adieu ou du recueillement sur des tombes.

De plus, le Covid a œuvré sournoisement à une atrophie sensible, à une mutilation sensorielle, à un grand reflux sensuel, ceci « à nos corps défendant ». L’abandon des gestes barrières ou le relâchement de la distanciation, que le gouvernement fustige à intervalles réguliers, n’est-il pas un retour du naturel, celui de notre appétence à l’ouverture à l’autre ?

Le virus a aussi mis au jour des valeurs servant de piliers à la société, notamment la préservation forcenée de la vie biologique. Or, pour l’OMS, la santé ne se réduit pas à sa dimension biologique, elle prend en compte le bien-être global, et notamment psychique et moral. Et là, il faut reconnaître que le Covid a exacerbé la solitude psychologique et morale, ayant poussé certains à de douloureux « exils intérieurs ». Il a mis au jour les bons et les mauvais côtés de « l’individualisme connecté », auquel l’accès et les ressources sont inéquitablement réparties d’un point de vue socio-économique et socio-culturel.

Mais aux dires du philosophe Jean-Philippe Pierron, il nous a aussi invités à une introspection existentielle, sur le sens de la vie et de la mort, sur la robustesse de nos valeurs, sur la raison de nos manières de vivre et le bien-fondé de nos manières de pensée, sur la solidité de nos relations.

Car la crise sanitaire nous a imposé de donner du sens, de mettre la tragédie en récit, sachant que la pandémie a remis du tragique dans nos vies, du fatum au sens romain de « destin ». Alors il y a eu un excès de rationalité, faisant de plein de gens des experts « doctissimés » des maladies infectieuses. Et puis un excès d’irrationalité, entre mysticisme et délires complotistes, vectorisé par les réseaux sociaux, entre autres.

Et maintenant ? Il convient de penser la « société des portes », qui s’impose, sous couvert de bornes généralisées et de passe comme nouveaux sésames à la socialité élémentaire, a contrario de la « société des ponts », qui est celle de l’appel et de l’ouverture. Là les TIC jouent un rôle fondamental, mais on ne peut pas s’affranchir de notre devoir d’ouverture, en délégant de manière exclusive aux TIC ce rôle de liant social.

Selon Flaubert, « ce ne sont pas les perles qui font le collier, c’est le fil ». Or, le fil, ce sont les liens interpersonnels, intergénérationnels, rituels. Liens faibles de nos réseaux de sociabilités secondaires, liens forts de nos proches. Et c’est cela qu’il faut préserver, coûte que coûte.

Pour Michel Platini, « vieillir, c’est jouer sur des terrains de plus en plus grands, avec des ballons de plus en plus lourds ». Et en effet, vient un moment où le corps veut moins, voire ne peut plus. Pour les Africains, « l’ancien est une bibliothèque, qui brûle quand il meurt », dépositaire d’un savoir, d’une expérience de vie.

Il semble qu’il faut tout mettre en œuvre (initiatives, politiques incitatives…) pour que les seniors redeviennent des « seigneurs », détenteurs du capital de l’expérience (voire de sagesse), dépositaires d’une vulnérabilité qui nous oblige, à vivre solidaires, et pas solitaires. A Dijon, quel symbole !, il y a quasiment autant de seniors (33 000) que d’étudiants (36 000). Heureuse répartition démographique, dont bien des villes ne peuvent pas se prévaloir. Dans notre ville où il fait « long vivre », gageons que de nouvelles solidarités continueront à se créer en temps de pandémie, afin qu’ici, on puisse « vivre avec », plutôt que « seuls ensemble ».

Jeanne Vernay