Regarder dans le rétroviseur de la Foire de Dijon, c’est un peu comme se projeter dans l’avenir… Se plonger dans ses 100 ans d’histoire, se souvenir de ses évolutions majeures qui lui ont permis d’être un acteur privilégié de toutes les époques et de se relever de toutes les difficultés, c’est, en quelque sorte, montrer à quelle point cette grande Dame a toujours été forte et pleine de ressources. Le Covid l’a fait tousser l’année dernière, en fermant les portes du parc des Expositions, mais elle revient plus en forme que jamais. Nous vous proposons donc un retour vers le futur…
La Foire n’a pas eu besoin des progrès de la médecine pour bien vieillir. Cette vieille Dame de 100 ans possède toujours la bouche de ses 20 ans et le ventre plat de sa jeunesse (pour le ventre rien n’est moins sûr…) Nous arrêterons là parce que vous n’échapperez pas aux métaphores cette année pour son 100e anniversaire. Elle est encore jeune et pourtant sa vie a été bien remplie.
En un siècle, elle s’est déjà tenue à 90 reprises et a été le témoin permanent de son époque et de ses mœurs.
Remonter le fil de son histoire pourrait nécessiter le même volume que les 5 œuvres majeures de François Rabelais qu’il a mises 30 ans à écrire. Une œuvre pantagruélique (ou abracadabrantesque comme aurait pu le dire Jacques Chirac) tellement les évolutions ont été légion et tellement les morceaux de vie qui s’y sont déroulés sont tous plus appétissants les uns que les autres. Nous étions obligés, vous en conviendrez, de citer François Rabelais dès l’entrée de ce papier, car, à l’occasion de la 3e Foire de Dijon, en 1923, pour être plus précis, le char de Gargantua circula dans les rues de Dijon. Des chevaux blancs tiraient ce personnage haut en couleurs, surtout le visage qui était rubicond… C’est au demeurant cette année-là que fut reconnue l’appellation d’origine « la crème de cassis de Dijon », le cassis, la moutarde et le pain d’épices formant la sainte… trinité dijonnaise grâce à laquelle la Foire a pu devenir une véritable cathédrale fréquentée par un nombre de plus importants de pèlerins au fil du temps.
Mais commençons par rendre à César ce qui lui appartient… Retournons 100 ans en arrière et replongeons-nous dans les années d’après-guerre, dans une France voulant oublier les tranchées et renouer avec l’expansion. Forte donc de sa sainte trinité mais aussi des chapelles vineuses qui rayonnent sur la côte, le maire de Dijon, Gaston Gérard, aspire à « réveiller la belle endormie sur ses lauriers de ville bourgeoise et bien élevée ». Cette formule a fait florès jusque dans les années 2000 mais ceci est une autre histoire… plus politique ! Encore que la genèse de la Foire est presque tout aussi politique puisque Gaston Gérard a dû se heurter aux membres de son conseil municipal qui n’ont pas manifesté beaucoup d’appétit pour son idée. Son objectif étant d’amener à Dijon nombre de clients étrangers pour les commerces et les industriels locaux, afin de leur garantir de nouveaux débouchés, limités, entre autres, à cette époque, par les barrières douanières, la prohibition et les contrefaçons… Les membres de la Chambre de commerce, présidée alors par Lucien Richard, furent beaucoup plus ouverts d’esprit.
Le baptême du feu
Et c’est ainsi, comme aime à le rappeler le président de Dijon Congrexpo, Jean Battault, que « les chefs d’entreprises agroalimentaires de Dijon ont inventé la Foire gastronomique, tout comme ils l’ont fait, plus tard, avec la Confrérie des Chevaliers du Tastevin, les deux manifestations bourguignonnes qui ont transcendé le temps ».
Le 7 novembre 1921, c’est le grand baptême de la Foire alimentaire et gastronomique de Dijon… Le fait qu’elle soit née le même jour que le lancement du procès de Landru à Versailles n’a pas empêché que de bonnes fées se penchent sur son berceau. Un berceau qui s’étendait dans les trois cours intérieures du palais des Ducs, salle de Flore, salle des Etats, salon Apollon (pour la Table de Lucullus) mais aussi à la bourse du commerce (ancienne église Saint-Etienne) où se déroula l’exposition des vins, liqueurs et vinaigres… Les rues Rameau, Buffon, la place Saint-Michel servirent aussi de lieu d’exposition pour des machines agricoles entre autres… Un concert anima la place d’Armes chaque après-midi et place Edgar-Quinet fut installée la Fête foraine. Quant au banquet de l’inauguration proprement dit (parce que sans banquet la Foire, même la première, ne serait pas tout à fait la Foire), il ne s’est tenu que le 12 novembre à l’hôtel de ville, en présence du sous-secrétaire d’Etat à l’Intérieur, Maurice Colrat de Montrozier. Après avoir traversé la ville depuis la gare dans la liesse populaire, celui-ci put se régaler par le menu préparé par le Pré aux Clercs tout proche. Avec, notamment, les célèbres escargots persillés, un pâté d’alouettes chaud à la Dijonnaise, des terrines Jean Saint Peur, etc. Le Meursault, le Chablis, le Corton, le Chambertin ou encore le Chambolle accompagnèrent de fort belle manière ces spécialités, comme il se doit.
Et c’est ainsi que la Foire de Dijon s’imposa dans le calendrier national à l’automne, période creuse pour les commerçants dijonnais et propice aux fruits et légumes… Une période vouée normalement à la morosité du climat mais dorénavant ensoleillée par cette manifestation festive.
Un an plus tard, avec une nouvelle dimension touristique au menu, le nombre d’entrée a doublé (79 689 visiteurs recensés) et les bénéfices ont quintuplé (73 062 F) et Gaston Gérard put alors prendre son bâton de pèlerin pour sillonner l’Europe afin de faire la propagande de l’événement… et sa propre promotion.
Des bâtiments en bois
Nous pourrions ainsi remonter le temps… des chapeaux melons aux bottes des champs, le concours de la Saint-Martin, l’exposition agricole par excellence débutant en 1929. Il nous faudrait également évoquer les déménagements successifs inhérents au succès rencontré. De la place de la Libération au cours du Parc puis au quartier de la Boudronnée où elle est encore aujourd’hui. C’est en 1949 que, sous l’impulsion du Chanoine Kir, le conseil général mit à disposition un terrain de 6 hectares où furent construits des bâtiments en bois afin de relancer la Foire dont la dernière édition remontait à 1938, l’année suivante, le 3 septembre, la guerre étant déclarée. Le 5 novembre 1949, lors de l’ouverture de la Foire du renouveau, après 10 ans de vaches maigres, la porte monumentale construite pour l’occasion manqua de céder sous l’assaut des visiteurs. La Table de Lucullus passa tout près de subir le même sort. Après les privations de la guerre, l’appétence pour l’événement était naturellement à son comble.
S’il nous fallait encore citer quelques tournants majeurs, ce pourrait être 1956 avec l’avènement du parc des Expositions (le palais des Congrès ne lui fut adjoint qu’en 1997) dont les plans ont été dessinés par l’architecte du Département Roger Barade et dont le coût s’est élevé à environ 300 millions de F. Dans le pays de Gustave Eiffel, celui-ci réalisa la prouesse d’élever un dôme remarquable en acier de 20 m de haut sans piliers. En 1975, le qualificatif d’international est ajouté à la Foire, qui a inventé le concept d’accueillir des pays étrangers que bien d’autres foires de France ont copié par la suite. Nous pourrions également citer la naissance de Vinidivio plus près de nous, en 2013 plus précisément, véritable salon des vins des pays hôtes.
Tout comme la deuxième guerre mondiale, le Covid a mis entre parenthèses l’événement mais à chaque fois la vieille Dame a su renaître. Pas de ses cendres au demeurant puisque jamais le feu ne s’est éteint pour cette manifestation gourmande par excellence. A l’occasion de son 100e anniversaire, elle se veut gastronomique et tout un chacun fera le lien avec l’ouverture au printemps prochain de la Cité internationale de la Gastronomie et du Vin.
Comme quoi, l’histoire de Dijon et de la Foire sont indissociables ! En guise d’épilogue à cette (courte) histoire, nous nous permettrons de nous inspirer d’une des citations de l’auteur de Gargantua. François Rabelais écrivait : « Rire est le propre de l’homme ». Pour nous, « la Foire est le propre de Dijon ! » Alors festoyons encore longtemps cher(e)s ami(e)s grâce à cette jeune Dame de 100 ans !
Camille Gablo


