Coco Chanel aurait déclaré à plusieurs reprises que les genoux constituaient la pièce la plus moche de l’anatomie des femmes (et je ne parle pas des mecs). Il convenait donc de les cacher par des jupes suffisamment longues ou, au contraire, selon d’autres créateurs de mode, suffisamment courtes pour que les fasse oublier le galbe des cuisses montant doucement vers le mystère originel, évidemment dissimulé, vers ce que Brassens appelait « le plus bel apanage du tendre corps féminin ».
Eric Rohmer, réalisateur unanimement admiré des esthètes grassouillets et des Agrégés de Lettres classiques préfère pour sa part régler la focale sur les genoux en question. Il s’agit le plus souvent des genoux de jolies et jeunes actrices, parfois très, très, très jeunes (ce qui a fait murmurer dans les chaumières critiques) et qu’il a sans cesse renouvelées au fil de sa carrière. Rohmer, qui se prétendait par ailleurs catholique d’inspiration janséniste a fait une grande consommation de gamines au moins en tant qu’interprètes. C’est bien, comme cela, il a été gagnant sur les deux tableaux : celui du cul et celui de la morale.
Il a ainsi tourné maintes variations sur le couple et sur le triangle, largement nourries de discussions d’idées, de méditations sur les conséquences des rapports amoureux et d’analyses psychologiques où l’on pèse des œufs de fourmis avec des balances en toile d’araignée. Son grand œuvre est un cycle de six films, les « Contes moraux » qui alignent des titres évocateurs : par exemple, « La Collectionneuse », « Ma nuit chez Maud », « L’Amour l’après-midi » et … « Le Genou de Claire » sur lequel nous allons nous attarder.
Jérôme, bel homme barbu dans la trentaine, revient à Annecy pour mettre en vente sa maison de famille, à rafraîchir mais merveilleusement située sur les rives du lac. On remarquera déjà que l’action ne se situe pas dans la banlieue de Vierzon ni dans les faubourgs de Maubeuge. Le conte moral a quand même besoin d’un décor plutôt classe. Jérôme veut vendre sa vieille et pittoresque demeure parce qu’il est sur le point de se marier avec la dénommée Lucinde et que le couple compte s’installer à l’étranger. Encore une fois, notons que le prénom Lucinde est beaucoup plus smart que Josy ou Fernande – même si, quand je pense à Fernande, je…
Aussitôt arrivé sur les bords du lac touristico-romantique, Jérôme retrouve par hasard (le hasard est l’ultime ressort des scénarios paresseux) une amie de longue date, Aurora, romancière qui parle avec un accent exotique à couper au couteau (mais c’est plus chic que l’accent ch’ti). Elle loge dans une superbe maison, dont la propriétaire, Mme Walter, a une fille de quinze ans, Laura, adorable petite insolente qui parle comme une femme fatale dans un roman du XVIIIème siècle : « Je suis possessive, horriblement possessive. (…) Les garçons de mon âge me font peur car je cherche surtout à vraiment aimer quelqu’un. (…) Je ne me sens bien qu’avec quelqu’un qui pourrait être mon père. » Voilà ce que déclare Laura à Jérôme qui se sent troublé par la délicieuse chieuse.
Aurora, en panne d’inspiration, pousse Jérôme à poursuivre dans cette idylle pour qu’elle puisse rapporter l’histoire qu’elle est incapable de créer. Elle dit en substance au séduisant barbu : tu serais un Monsieur qui regarde les petites filles qui jouent au tennis (pas à la pétanque, bien sûr). Tu coucherais avec une écolière à la veille de ton mariage. Mais ce serait encore mieux que tu ne couches pas… Ah ! La morale serait sauve !
Effectivement, malgré les mignons genoux de la donzelle, bien cadrés entre ses socquettes et sa jupette, Jérôme ne va pas coucher avec l’affriolante morveuse. Car, entretemps, Claire, la demi-sœur un tantinet plus âgée que la collégienne va ramener sa fraise, ses seins fort fermes et surtout son genou, voire les deux. Le réalisateur multiplie les plans où, en jupe flottante, Claire grimpe sur des escabeaux, des chaises hautes, des échelles pour cueillir des cerises. Jérôme et nous-mêmes avons donc tout loisir de contempler la mécanique. Mais Jérôme, lui, foudroyé de passion pour cette articulation, pourra mettre la main, après force marivaudages, sur une desdites bielles. Cela suffira à combler son désir et il partira se marier avec Lucinde. Répétons-le : nous avons vraiment affaire à un conte moral.
Références : « Le Genou de Claire », France, 1970
Réalisateur : Eric Rohmer
Interprètes : Jean-Claude Brialy, Aurora Cornu, Béatrice Romand, Laurence de Monaghan, Fabrice Luchini
Edité en DVD chez « Potemkine Films, Agnès B cinéma »





