La lutte des places ou la lutte des classes ?

Non, je ne vais pas entonner « l’International » pour vous parler encore une fois de la mode. « Le Front Row » : en bon français, « le premier rang », « la rangée avant », la rangée de devant ». Ou ça ? Dans les défilés, durant la « fashion week »…

Le Front Row c’est « the place to be ». C’est le ou les sièges du pouvoir. C’est le baromètre de la bonne santé des organes de presse et des rédactrices de mode, influenceurs sur internet, et autres vedettes qui ont le vent en poupe.

En clair, si vous n’y êtes pas, ce n’est pas bon signe. Si votre carton d’invitation vous relègue tout au fond ou tout en haut des gradins et même au troisième rang du parterre, c’est que vous n’avez plus aucune influence dans les milieux de la mode, que vous êtes devenue une pauvre vieille chose.

Il faut avoir vu une « fashion week » pour comprendre ce qu’il s’y passe. Le microcosme de la mode est régi par des codes non-dit mais aussi compliqués que le protocole de la cour impériale chinoise sous l’impératrice Tseu Hi.

Etre en première ligne durant un défilé, c’est déjà un symbole de pouvoir. Mais ne nous trompons pas, c’est plus qu’une parade pailletée, agrémentée de dames ultra minces et ultra lookées maniant le regard laser et la langue de vipère.

On n’est pas là par hasard. Soyons sérieux.

Les gens qui sont au premier rang ont fait preuve pendant de nombreuses années de talent et c’est le fruit de leur travail qu’ils récoltent.

Vous allez trouver tout devant les directeurs de publication des grands journaux de mode, les attachés de presse, les rédactrices, et aussi les stars du moment, parfois avec leur staff. Vous verrez également les acheteurs des grands magasins, de tous les grands magasins du monde. Parfois quelques multimarques les plus pointus du moment.

On trouvera également les amis du styliste. Quoi de plus « mignon » qu’un styliste qui invite sa vieille copine d’enfance à un défilé. Avec deux options possibles : il l’a habillée dans le style de la maison et, parfois, c’est assez surprenant, ou elle est venue « comme elle est » juste avec un beau sac à mains, cadeau de son copain.

Vous la reconnaitrez parce que c’est la seule qui semble éblouie par ce qu’elle voit et qui a l’air heureuse d’être là.

Depuis quelques années, il y a une nouvelle race : « les influenceuses ». Ce sont, pour la plupart du temps, des filles, encore qu’on trouve des garçons qui tiennent des blogs « mode » avec plein de followers , des « j’aime » comme s’il en pleuvait. Elles sont prises au sérieux par les maisons et leur but est de faire un maximum de « like » pour les marques mais aussi et surtout pour elles.

La « fashion week » est un vrai marathon. Les rédactrices doivent mémoriser tous les défilés afin de pouvoir rédiger au fil des saisons des articles dans les « séries mode ».

Les malheureuses attachées de presse qui ont en charge l’organisation des défilés pourraient être constamment sous prozac ou au fond des bulles de champagne pour survivre aux exigences des uns et des autres.

Problèmes à résoudre : Comment faire tenir trois cents personnes sur deux cent chaises ? Comment ne pas se faire une ennemie mortelle de la rédactrice du « Pour Elle » qui a oublié de confirmer sa venue et qui arrive avec deux copines ? Comment déloger courtoisement ceux qui s’incrustent sournoisement au premier rang alors que leur carton stipule « rang C ».

Il faut aussi gérer les inimitiés et les haines bien recuites. Comment modifier le plan de la salle et faire déplacer 400 personnes parce que la rédactrice du Vogue Américain refuse de s’asseoir à coté du Vogue Anglais , même si elles sont sensées travailler pour le même groupe ?

Par ailleurs, être au premier rang est un vrai travail, des centaines de défilés à suivre, Paris, Londres, Milan, New York, le tout en 25 jours, deux fois par an, plus le travail en amont. Y parvenir demande une longue expérience.

Au début, il faut observer les « anciennes ». Les « anciennes » n’ont, en général, pas très envie de faire de la place aux nouvelles. Il y a une façon de regarder sans voir assez savoureuse.

La nouvelle est scrutée, dévisagée, et on peut ensuite lui tourner ostensiblement le dos pour lui faire comprendre qu’il faudra encore des saisons de défilés pour intégrer le cercle magique.

C’est tout un monde : les reines de la mode, celles que l’on voit depuis des années et dont un simple soupir pendant le défilé peut ruiner une carrière de styliste, ensuite les princesses, puis les duchesses, et enfin les porte – éventails …..

Quelque soit le rang ou vous êtes placée, toujours garder la tête haute et afficher une belle indifférence. Soit vous êtes à votre place au rang A, soit il ne peut s’agir que d’une erreur, et magnanime vous ferez savoir qu’à Milan vous étiez à coté d’Anna Wintour . De toute façon, personne ne vous écoute.

Pour ne pas passer pour la cousine de province, ne jamais venir trop ou pas assez habillée. Bien entendu le coté négligé est banni. Toujours avoir sur le dos une pièce du styliste du défilé auquel vous êtes conviée.

Ce sera une pièce magistrale de la saison en cours, ou mieux un modèle qui va défiler deux heures plus tard… Pas de manteau en hiver, il fait beaucoup trop chaud dans les halls, été comme hiver. Vous l’aurez laissé dans la voiture ainsi que vos documents. Car, bien évidemment, vous êtes venue en voiture avec un chauffeur offert par la maison qui défile… Ce chauffeur qui vous aura prise chez vous ou à votre hôtel, vous attendra pour vous amener au prochain défilé de la journée et, le soir, vous déposera à l’une des soirées offertes par les marques où le champagne et les médisances coulent à flots….

Un mini sac est le bienvenu, ou un simple portable que vous aurez éteint.

Vous veillerez à rester droite et souriante, il y a toujours une armada de photographes et des fois qu’une Kardashian ne serait pas loin de vous, vous seriez vous aussi sur la photo.

Ne la jouez pas « province ». Plus personne ne prend de photos durant les défilés, les assistants sont là pour ça. Vous n’avez pas d’assistant ? Et bien dites à haute voix « mais enfin, où est-il passé mon nouvel assistant ? »… Ca marche.

Vous voilà informée pour assister sans déchoir à la prochaine fashion week. Vous n’avez pas d’invitation ? Faites comme les jeunes des écoles de mode, qui patientent de longues heures en espérant qu’un carton d’invitation va tomber d’un sac ou qui font preuve parfois de génie pour entrer en catimini, après avoir passé toutes les sécurités, et regarder, ébloui, le défilé, coincé debout derrière un poteau.

Vous vous entrainez à ne pas être surprise, vous pouvez relire le « Diable s’habille en Prada » du « vrai vécu » par l’ancienne assistante d’Anna Wintour et vous régaler des deux livres de Lois Prigent : « J’adore la mode , c’est tout ce que je déteste » et « Passe moi le Champagne, j’ai un chat dans la gorge ». Là aussi, ça ne s’invente pas … Rions.

Pour info, la prochaine fois c’est à Paris du 20 Janvier 2020 au 23 Janvier 2020.

Malvina