LE GRAND N’IMPORTE QUOI

Série française de Cathy Verney avec Romain Duris, Céline Sallette, Laurent Lucas, Flora Fischbach, Philippe Rebbot et Florence Thomassin.

« Décalé. Il paraît que je le suis. Il est certain que je ne suis calé en rien. » Après soixante ans à promener sa haute silhouette devant les caméras ou sur les planches, Jean-Pierre Marielle a mis un point final à sa tournée des GRANDS DUCS (« ça rime avec trouducs » plaisantait Patrice Leconte). Dans son livre autobiographique LE GRAND N’IMPORTE QUOI, ce natif de Dijon se confiait pour la première fois : une balade au cœur de son intimité, où l’on croisait les copains de toujours, Belmondo, Rochefort, Bedos et les autres ; les auteurs vénérés, Ionesco, Camus, Echenoz, Calet, mais aussi les jazzmen adorés. 

S'il demeure pour beaucoup le personnage cul-te et un rien grivois des GALETTES DE PONT-AVEN (1975) de Joël Seria, film distribué grâce à l’appui de son pote Bébel, il est tout autant l’austère Monsieur de Sainte-Colombe de TOUS LES MATINS DU MONDE (1991) d’Alain Corneau. Comédien d’exception, Marielle préféra les paradoxes aux évidences, aussi à l’aise dans la truculence, le burlesque, la fantaisie que dans la sobriété, la retenue et la profondeur.

Dans LA PETITE LILI (2002) de Claude Miller d’après le dramaturge russe Anton Tchekhov, Marielle jouait Simon Marceaux. Le vieil homme s’endormait dans la nature bretonne, trouvant à son réveil le mot suivant : « On t’a laissé dormir, tu avais l’air heureux. » Le compagnon de Saint-Germain-des-Prés de la bande du Conservatoire s’est endormi définitivement à l’âge de 87 ans, quelques 130 films après TOUS PEUVENT ME TUER (1957) d’Henri Decoin, polar classique mais un rien tordu, à la distribution aujourd’hui prestigieuse.

Chacun voudra y aller de sa scène ou de sa réplique adulée, tant son cinéma est jalonné par des lignes de dialogues prononcées de façon si singulière et désabusée par cet immense comédien « mélan-comique », pour paraphraser son pote Guy Bedos. « L’humour est la politesse du désespoir », magistrale définition du réalisateur Chris Marker, qui va si bien à toute cette génération de comédiens, enfants puis adolescents pendant la seconde guerre mondiale.

J’ai personnellement un grand faible pour une scène de COUP DE TORCHON (1981) de Bertrand Tavernier. Jean-Pierre Marielle y tenait un double rôle, celui des jumeaux Le Péron, dont l’un des frères est contraint de chanter sous la menace de l’arme de Lucien Cordier (l’immense Philippe Noiret) avec son comparse Leonelli (Gérard Hernandez) le « O Catalinetta bella tchi tchi » de Tino Rossi. Les paroles de la chanson entonnées timidement puis à tue-tête : « Tu n’as que seize ans et faut voir comme tu affoles déjà tous les hommes, est-ce ton œil si doux qui les mine ? Ou bien les rondeurs de ta poitrine qui les rend fous ? » vont comme un gant au personnage délicatement égrillard et baroque qui poursuivra ce Bourguignon très attaché à sa terre, tout au long de sa  carrière.

Le mot « carrière » n’est peut-être pas ici le mieux choisi pour caractériser la filmographie de ce comédien malicieux à l’air faussement désenchanté. Marielle n’était pas devenu acteur pour combler une blessure narcissique : « Au lycée Carnot, à Dijon, où j’étais pensionnaire, mon professeur de lettres, monsieur Jacques, m’a distribué un jour un rôle, allez savoir pourquoi. Il devait me trouver rigolo. C’est venu comme ça. Sur son conseil, je me suis d’abord présenté au Centre de la rue Blanche, à Paris, puis au Conservatoire d’arts dramatiques où j’ai été reçu. »

Dans les années soixante, Marielle joue aux côtés de ses potes du Conservatoire des seconds rôles truculents. Six films avec Jean-Paul Belmondo, dont WEEK-END A ZUUDCOOTE (1964) d’Henri Verneuil. Devenu populaire, JPM enchaine dans les années soixante-dix avec des comédies très différentes, comme SEX-SHOP (1972) de Claude Berri, LA VALISE (1973) de Georges Lautner, COMMENT REUSSIR QUAND ON EST CON ET PLEURNICHARD (1974) de Michel Audiard, CALMOS de Bertrand Blier, CAUSE TOUJOURS … TU M’INTERESSES (1979) d’Edouard Molinaro : il clôt cette décennie fructueuse avec sa camarade de promo, la surdouée, Annie Girardot.

Ses rôles se font alors de plus en plus graves, son jeu inimitable, et Marielle tourne avec Tavernier, Berri, Heynemann, Sautet, Corneau, Claire Devers, Claude Miller, Jean-Pierre Jeunet. En 2013, dans l’une de ses dernières prestations au cinéma, il donne la réplique à Pierre Arditi (notre photo), Julie Ferrier et Audrey Fleurot dans LA FLEUR DE L’AGE : l’histoire d’un vieillard dépendant, contraint d’aller habiter chez un fils un peu volage et une vraie réflexion sur la place de nos ainés dans la société. Le film, un peu conventionnel, est sauvé par ses quatre interprètes grandioses. Et notre grand acteur, ici un rien cabot, est lui sauvé par son amour des femmes : « Je renais… Je revis… Oh nom de Dieu de bordel de merde… » ! Décidément, les mois d’avril sont meurtriers.

Raphaël MORETTO

LE GRAND N’IMPORTE QUOI

de Jean-Pierre Marielle, aux éditions Calmann-Lévy.