La forme de l’eau, histoire d’Amour (avec un grand A)

 

La forme de l’eau, histoire d’Amour (avec un grand A), d’espionnage, traité sur la différence, l’humanisme, l’intégration et l’assimilation de l’Artiste mexicain européenophile Guillermo del Toro avec Sally Hawkins, Michael Shannon, Richard Jenkins et Octavia Spencer.

 

Modeste employée d’un laboratoire gouvernemental ultrasecret en 1962, pendant un moment paroxystique de la guerre froide, Elisa (la déterminée Sally Hawkins) mène une existence solitaire, d’autant plus isolée qu’elle est muette. Sa vie bascule à jamais lorsqu’elle et sa collègue Zelda (la volubile Octavia Spencer) découvrent qu’une mystérieuse créature est détenue prisonnière dans leurs locaux.

Malgré les sévices secrets exercés sur la créature, il s’agit bien pour cette séance de ne pas « Tucher » le fond ni de se perdre dans  quelques grises nuances ou golfes pas très clairs. Alors que cartonnent en « sales salles » une comédie bas de plafond et un nanar érotique surproduit, l’immense réalisateur mexicain Guillermo del Toro sort de son chapeau de magicien des images, une vraie comédie irrévérencieuse se révélant être une authentique  histoire d’amour osée, pure et optimiste mâtinée d’épopée extravagante : avec masques peut-être, mais sans fouet ni loi. La forme de l'eau est une célébration de la vie, de l’amour et des risques qu’il faut prendre pour dépasser les préjugés et rester fidèles à ses idéaux. Ce conte fantastique est en même temps une déclaration enflammée à tous les cinémas : La Belle et la bête (1946) de Jean Cocteau,  L’Etrange créature du lac noir (1954) de Jack Arnold, Théorème (1968) de Pasolini, E.T. l’extra-terrestre (1982) de Steven Spielberg … et beaucoup d’autres œuvres qui hantent la mémoire et l’imagination du créateur magistral qu’est Guillermo del Toro.

La partition d’Alexandre Desplat, inspirée des musiques de Maurice Jarre, Georges Delerue et Nino Rota, compose dès les premières secondes un monde sonore qui donne l’impression d’être sous l’eau, à l’image des mouvements de caméra fluides et doux du réalisateur. L’utilisation de flûtes crée un son étrange et feutré et certains motifs ne sont pas sans rappeler la bande originale d’E.T. signée John Williams.

Ainsi dès le début, grâce notamment à cette musique ouatée, magnétique, mélodieuse et à la voix off, nous sommes happés en apnée dans un monde onirique et graphique. Visuellement La forme de l'eau est éclatante et d’une belle cohérence : la palette graphique de la créature avec ses nuances de gris, bleu, turquoise, or et noir se retrouvent dans la photographie de l’ensemble du film. On reconnaît la minutie obsessionnelle de Guillermo del Toro aussi bien  dans le stylisme des costumes sixties que dans la précision des dialogues et l’attention portée à chaque protagoniste de cette intrigue chorale : Elisa, la véritable héroïne aussi déterminée que muette, Giles l’affichiste homosexuel collectionneur de tartes au citron vert, Zelda la collègue afro-américaine bien mal mariée, Richard Strickland le froid et méprisant agent prisonnier du rêve américain ou Robert Hoffstetler le fasciné docteur russe bravant les interdits. La créature est une personnalité envoûtante qui vient révéler les secrets et les désirs cachés de tous ces personnages. Elisa décide de faire l’amour avec ce dieu de la rivière, cette créature magique, cet être extraordinaire : « Il ne voit pas en quoi je suis incomplète » dit-elle subjuguée.

En plaçant son récit dans les années 60, le cinéaste mexicain déconstruit le rêve américain, montre la vanité de la société de consommation en même temps qu’il écrit une déclaration d’amour aux hors-la-loi discrets et antisociaux. Un quart de siècle après Cronos, le Lion d’or attribué à Guillermo del Toro pour La forme de l'eau, lors de la dernière Mostra de Venise, consacre un geste poétique et politique de cinéma total en même temps qu’un très grand réalisateur humaniste. De quoi s’enticher sans aucune limite ni nuance de cet anti-Tuche magnifique !

Raphaël Moretto