Requiem pour deux fous : le prince et le balladin

Soyons fous. Qu’y avait-il de commun entre Jean d’Ormesson et Johnny Hallyday ? L’un était un prince des lettres et de la pensée, l’autre  était un enfant de  la balle qui allumait les feux de la rampe avec l’audace, les excès d’un Néron.

Je les adorais tous les deux. Ils m’enchantaient, l’un par cet art consommé de la syntaxe, le raffinement de son style, de sa pensée ; le second par cette  intelligence  qui en faisait une magnifique bête de scène. Ils avaient le don de vous faire partager leur talent respectif avec une grande élégance, une belle générosité. L’un et l’autre fréquentaient avec le même bonheur cet autre bestiaire du spectacle qu’est le monde des grands politiques.

La France vient ainsi de perdre deux personnalités dont on peut dire qu’ils ont été les « heureux » égarés de notre siècle qui s’étouffe dans sa langue de bois et nous  prend en otages dans les filets de ses raisonneurs  stéréotypés. D’ailleurs, les débuts de l’un comme de l’autre ne furent pas roses-roses : Jean d’Ormesson –  en qui notre Aujourd’hui voit désormais un Immortel, un Saint-Simon doublé d’un Beaumarchais  – fut jugé trop léger.  On était dans les années 60. L’intelligentsia de gauche lui reprochait implicitement d’être trop bien né.

Quant à Johnny Hallyday, c’est justement les chaos de sa naissance, puis de son adolescence, ainsi que le fait qu’il n’ait  pas un niveau  Bac + 4 qui jouaient en sa défaveur. Le rocker  avait beau avoir de la culture à sa façon,  ce n’était pas apparemment la « bonne » au regard de certains ou de certaines. Je pense à la veuve de Wolinski  qui fit  la fine bouche à la télé, lorsque Johnny Hollyday fut choisi  pour interpréter  la chanson Un dimanche de janvier lors de l’hommage rendu aux victimes des attentats terroristes, à Paris en 2015.

Imaginons-les en route sur le chemin de l’Eternité : lui, la star au regard-scanner, et… l’autre,  lui,  l’Immortel  aux prises avec  les ailleurs improbables de son livre posthume Et moi, je vis toujours.

Marie France POIRIER