Il est où le bonheur, il est où ?

Dans son dernier album « L’attrape-rêves », Christophe Maé chante « Il est où le bonheur, il est où ? » et ce mot magique garantit un carton plein au hit-parade. Je me garderai bien de philosopher sur une quelconque définition du bonheur tant chacun d’entre nous le mesure à l’aulne de ses propres critères. N’empêche… Il faut une sacrée dose d’optimisme béat pour dire que la France respire le bonheur ! Entre les décapitations et autres assassinats perpétrés par des décérébrés fous d’un Allah qui n’y retrouve plus ses petits ; entre les statistiques du chômage qui ne s’améliorent qu’à la faveur de bidouillages plus ou moins grossiers ; entre un patron sautillant qui nous promettait, pin’s à la boutonnière, un million d’emplois et qu’on attend toujours ; entre les 61 198 entreprises qui ont mis la clef sous le paillasson en 2015 (Insee) ; entre les grèves à répétition contre un texte de loi dont plus personne ne connaît vraiment la teneur, l’essentiel étant d’être « contre » ; entre les nostalgiques d’un Mai 68 qui s’obstinent à dormir debout ; entre les assassins qui trucident des policiers jusque dans leur domicile ; entre un gouvernement qui affiche sa volonté autoritariste mais n’a plus que le verbe pour se donner un semblant d’autorité ; entre des imbéciles qui se croient malins en détériorant la maison d’un maire ou en cassant des permanences d’élus ; entre des casseurs anarchistes quasiment professionnels que nul ordre venu d’en haut ne semble vouloir arrêter ; entre une démocratie qui vacille sous les coups d’hurluberlus rejetant l’existence même d’un système de représentation démocratique ; entre les migrants dont on ne sait que faire ; entre les ukases de Bruxelles qui persistent à nous coller une Europe paperassière et supra nationale qu’aucun peuple n’a jamais voulue ; entre les impôts et taxes en tous genres qui pleuvent comme à Gravelotte sans améliorer quoi que ce soit ; entre les nuages qui ont déversé des torrents de pluie causant des inondations impressionnantes ; entre tous ces événements (j’en oublie certainement) et le reste du bazar ambiant dans le monde, on croirait presque que la France est frappée des plaies d’Egypte lesquelles, fort heureusement, n’étaient qu’au nombre de 10…
Et pourtant, on nous l’a assez dit et redit : « ça va mieux » ! Je laisse aux spécialistes de l’analyse des données macro économiques le soin d’expliquer ce « mieux » qui paraît bien mystérieux au commun des mortels. Plus sérieusement, qu’est-ce qui fait que nous, 6e puissance économique du monde, passons notre temps à nous apitoyer sur notre sort et à être d’éternels râleurs insatisfaits ?
Selon l’indice de démocratie, (créé par The Economist Group), notre pays figure à la 26e place des régimes démocratiques, le premier étant la Norvège. On regrettera que la France, pays phare des droits de l’homme, ne soit pas sur le podium mais il y a quand même – et malheureusement ! – 130 autres pays où ça se passe infiniment moins bien. Comme quoi, le bonheur c’est une denrée rare et forcément relative…
Nous sommes souvent l’objet de risées en raison de cette spécificité nommée « modèle social à la française ». C’est pourtant à lui que nous devons le droit à une retraite pour tous, la gratuité des soins, l’assurance chômage, la reconnaissance des syndicats, le statut de la fonction publique qui assure une continuité de services, l’assistance aux handicapés, l’instauration d’un salaire minimum, un revenu minimum (RSA), etc. Pour imparfait et colossalement onéreux qu’il soit, ce « modèle » ne saurait être modifié en profondeur sans générer des troubles sociaux qu’on imagine aisément. Dans quels autres pays au monde trouve-t-on pareille somme d’avantages ? Réponse : pratiquement aucun. Eh bien, tout chouchoutés que nous sommes par un état-providence, nous persistons à râler, incapables de réaliser que globalement, collectivement, nous sommes malgré tout dans un des pays les plus heureux au monde !
Malgré les près de 5,5 millions de chômeurs toutes catégories confondues, malgré une dette nationale de plus de 2133 milliards d’euros (soit 33 962 € par habitant, y compris les nourrissons !), les vacances approchant, nous allons sacrifier au rituel des sacro saintes migrations en quête d’un soleil qui joue à cache-cache. Cette année, si l’on en croit le baromètre OpinionWay, le budget vacances unitaire sera de 892 € (contre 1157 € en 2012). Cette année, nous serons 63% à partir en vacances (Ipsos) alors que ce chiffre était tombé à 52% en 2008, pire année de la crise économique. Puisque nous avons la chance d’être les champions européens des vacances estivales, pourquoi continuons-nous à ne pas nous estimer heureux ? Un des sujets du baccalauréat philosophie cuvée 2016 était « Le désir est-il par nature illimité ? » J’ai bien l’impression que pris individuellement mes compatriotes aient tendance à répondre « oui » ! Amis lecteurs, tout en ayant une pensée fraternelle pour les 8,8 millions de pauvres (Insee) qui doivent se débrouiller avec moins de 814 € pour vivre et qui ne goûteront pas aux joies des vacances, je vous invite cependant à ne pas bouder votre plaisir de ces jours de farniente estival, non sans vous répéter matin, midi et soir que décidément nous vivons dans un des plus beaux pays du monde. Alors, il est où le bonheur, il est où ? En dépit de tous nos soucis, il se pourrait bien qu’il soit en France…

Jean-Pierre COLLARD