Pour quelques centimes de plus…

Le saviez-vous ? La Bourgogne compte 58 000 vaches laitières, soit 9 700 de moins qu’en 2000. Elle représente 1,6 % du cheptel national et se situe au seizième rang des régions françaises (source : Agreste Bourgogne, n° 144). J’ai toujours eu une tendresse particulière pour ces vaches paisibles qui, tout en regardant passer les TGV, paissent une bonne herbe pour nous donner leur viande et leur lait.

Justement, parlons-en de ce lait qui représente 55 % de l’activité des éleveurs et qui ne suffit plus à les faire vivre. Le dernier Salon de l’Agriculture a été le théâtre de manifestations particulièrement musclées de la part d’éleveurs et de producteurs de lait qui travaillent 70 heures par semaine, 7 jours sur 7, ne prennent jamais de vacances et qui pourtant perdent de l’argent chaque jour qui passe. Un agriculteur en vient à se suicider tous les deux jours, poussé au désespoir par des emprunts bancaires devenus impossibles à rembourser, par des charges sociales démesurées, par des tonnes de paperasse à remplir pour obtenir (quand elles viennent) des aides issues de la PAC bruxelloise, par des normes toujours plus draconiennes, etc. etc. Comment ne pas les comprendre ?
Dans cette filière du lait, tous les acteurs se renvoient la balle : les éleveurs crient qu’ils vendent à perte, ce qui est vrai ; les intermédiaires jurent qu’ils sont ric et rac ; les distributeurs, grandes ou moyennes surfaces, la main sur le cœur, affirment qu’ils couvrent à peine leurs frais. Bref, au final, il y a bien un seul dindon de la farce, à savoir le producteur de lait qui réclame quelques centimes de plus par litre pour que leur problème soit réglé. Quelques centimes… une misère !
On pointe bien du doigt des géants de l’alimentaire comme Lactalis dont le siège social est à Laval qui, bizarrement, ne publie plus aucun bilan depuis 2001 alors que la loi lui en fait pourtant l’obligation. Avec seulement 2 actionnaires, 61 filiales directes et 132 filiales indirectes, ce groupe affiche quand même un assez joli chiffre d’affaires de 1 581 253 767 €, avec un bénéfice net de 73.546.000 € (données de 2001), ce qui lui permet sans doute de faire la pluie et le beau temps sur les cours du lait ; il n’est pas le seul, mais sa taille fait de lui un intervenant incontournable sur ce marché.
Les producteurs de lait s’étonnent que depuis 14 ans les pouvoirs publics n’aient pas réussi à obtenir la publication de son bilan, ce qui jette évidemment un doute sur les cris d’orfraie de ses dirigeants quand ils affirment qu’il leur est impossible d’accepter la moindre hausse de la matière première qu’est le lait. Actuellement, le prix du lait payé aux producteurs tourne autour de 29 à 30 centimes par litre alors qu’il aurait du passer à 34 centimes selon les accords passés en juillet 2014. L’étude menée en 2014 par le « European Milk Board » (rapport remis à Bruxelles) montre par exemple un prix de revient, aides déduites, de 41 centimes par litre dans la Région Grand-Est de la France. Pour que les exploitations redeviennent viables, un prix de 45 centimes par litre fait consensus.
Que s’est-il passé pour que ces accords ne soient pas respectés ? Réponse : depuis le 1er avril 2015, l’Europe a décidé de supprimer les quotas laitiers, ouvrant grand la porte aux producteurs les moins disants comme le Royaume-Uni ou l’Allemagne qui a massivement recours aux travailleurs détachés. L’idée était de pouvoir faire face à une demande mondiale grandissante (chinoise notamment) et qu’il n’y avait plus de raison de se priver de production de lait alors que la demande explose. Seulement, voilà, au Royaume-Uni les fermes comptent 119 têtes de bétail alors qu’elles n’en ont que 53 en France, d’où des problèmes de rentabilité bien différents. Résultat, toujours selon le « European Milk Board » et au vu de l’expérience suisse qui a mis fin aux quotas laitiers dès 2009, il y a deux perdants : les petits producteurs qui ne peuvent tenir tête aux ténors du marché et les consommateurs qui ont perdu en qualité.
On le voit, sous le prétexte d’intentions commerciales, les bureaucrates de Bruxelles ont mis à mal des pans entiers de nos élevages. Les petits producteurs n’ont plus qu’une solution, se regrouper et se lancer dans des fermes type « mille vaches », lesquelles rencontrent une franche hostilité de la part de la population alors qu’elle sont assez courantes en Allemagne. Les consommateurs n’étant pas à une contradiction près, ils disent être 81 % à « soutenir » les éleveurs (sondage Odoxa du 27/02/2016) ; bonne nouvelle, ils sont 61% à se dire prêts à payer un peu plus cher si c’est nécessaire.
Je ne suis pas énarque (Dieu m’en préserve !), ni spécialiste de ce dossier, par contre j’ai un bon sens terrien qui m’incite à proposer une solution simple pour ne plus voir des exploitations fermer, pour ne plus entendre parler de suicides de paysans qui en ont assez des aides bricolées à Bruxelles et qui demandent simplement à pouvoir vivre de leur métier : une « taxe de solidarité » de 15 centimes par litre de lait (non sujette à TVA), perçue par les distributeurs et reversée aux Chambres d’Agriculture qui en répartiraient les montants au prorata des litres produits par chaque exploitation. Je ne suis généralement pas un grand supporter des taxes mais celle-ci aurait un sens. A raison de 54 litres de lait consommés annuellement par chaque ménage français (source : INSEE), cette taxe représenterait un surcoût ridicule de 8,10 € par an pour sauver un secteur de notre agriculture; autant dire, à peine plus qu’un paquet de cigarettes !
Alors, pour quelques centimes de plus, sommes-nous prêts à passer à l’action ? J’attends avec intérêt les réactions de nos dirigeants qui, pour le moment, semblent sérieusement en panne d’imagination…