Voici une affaire qui se déroule tristement, sans quasiment faire de bruit, une de ces affaires où de « vilaines » sociétés américaines se mettent à taper dans les effectifs, rejetant à la rue des employés qui l’avaient pourtant gentiment « servie », lui donnant le « meilleur d’eux-mêmes » contre des « salaires de misère »… Voici en quelques mots le condensé de tous les clichés, de tous les poncifs usés jusqu’à la corde et qu’on peut lire ici ou là dès qu’une société rencontre des difficultés et recourt aux licenciements.
Parker Hannifin est un groupe américain spécialisé dans des technologies de contrôle et de mouvement, basé à Cleveland aux Etats-Unis. Il réalise un peu plus de 13 milliards de dollars de chiffre d’affaires et emploie quelques 60 000 personnes dans le monde. En Haute-Savoie, les sites de Ville-la-Grand et de Contamine-sur-Arve abritent les sièges sociaux des deux sociétés de Parker France qui emploient 1 700 personnes réparties sur 13 sites différents.
A Dijon, plus précisément à Fontaine d’Ouche, 163 personnes travaillent dans l’ancienne société Parvex que Parker avait rachetée en 2005. Le 25 septembre dernier, il fut annoncé en comité d’entreprise que 81 postes seraient supprimés pour renforcer la compétitivité et seraient délocalisés en Tchécoslovaquie. Pour avoir longtemps travaillé avec des groupes américains, je suis bien placé pour savoir que ce ne sont pas des enfants de chœur et que leur logique est de gagner de l’argent, point final.
Pourtant, la réalité est quand même un peu différente… Les américains adaptent en permanence leurs structures en fonction de la conjoncture, de la concurrence, des coûts salariaux dans chaque pays et ils tranchent sans hésiter car les résultats sont jugés au « quarter », c’est-à-dire trimestriellement. Dès que les comptes dérapent par rapport au budget prévisionnel, ils réagissent et dégraissent là où c’est nécessaire. Ce qu’on oublie généralement de dire c’est qu’aux premiers signes de reprise, à la moindre embellie, ils n’hésitent pas à réembaucher à tour de bras. C’est exactement ce qu’a dit à notre Président l’ancien « pigeon » Carlos Diaz lors de sa visite éclair dans la Silicon Valley. Pas facile à entendre pour un président socialiste, fut-il fraîchement converti au social-libéralisme, pas facile à entendre même pour un président français tout court, tant les conceptions de l’entreprise diffèrent de chaque coté de l’Atlantique. Là-bas, le chouchou, c’est le « shareholder », celui qui a mis de l’argent pour que l’affaire se développe et rapporte. Ici, le chouchou c’est l’employé sans qui rien ne serait possible puisque c’est lui qui fait tourner la machine.
Ces deux conceptions sont des quasi caricatures du monde moderne tant il est pourtant évident que les deux acteurs sont indispensables, l’argent de l’un n’étant rien sans l’énergie de l’autre et réciproquement. Alors, on perdure dans une lutte des classes où le bras de fer devient le langage normal de deux mondes qui s’opposent, bêtement pourrais-je dire. Rajoutez les « vilains » syndicats qui crient à l’assassin dès qu’une société dégageant des bénéfices se met à licencier et vous aurez tous les cocktails pour que les investissements étrangers fondent comme neige au soleil d’une France où le coût horaire du travail est systématiquement pointé du doigt sans que personne ne veuille revenir sur ces fameux avantages acquis, lesquels sont précisément financés par les charges sociales qui minent notre compétitivité face au reste du monde.
Que reste-t-il ? Faire payer ces « cochons » d’Américains en leur montrant de quel bois on se chauffe ? Le 13 février dernier, menaces de blocage des sites industriels de Parker, menaces de séquestration de la direction, rejet des primes supra légales allant de 5 000 à 28 000 € proposées par la direction alors que la CGT réclame au moins 50 000 €, refus de négocier sous la contrainte, etc.
On connaît l’issue d’avance : un moyen terme sera trouvé et on aboutira à un plan social qui mettra un terme à ce conflit et l’on passera à autre chose. Triste à dire, mais pour ceux qui auront perdu leur travail et donc leur gagne pain, les syndicats seront-ils encore là pour les aider à retrouver du boulot ? Là aussi, on connait d’avance la réponse et c’est non.
Coté politique, le 20 novembre dernier, à l’Assemblée nationale, Laurent Grandguillaume interpellait le gouvernement (1) et concluait en disant : « J’appelle également les responsables du groupe Parker à travailler à la recherche de solutions collectives », ce qui ressemble à un vœu pieux, pour ne pas dire à un aveu d’impuissance.
Entre le pognon roi et le job sacralisé il doit bien pourtant y avoir une autre solution, n’est-ce pas ? Cette dernière devra s’accommoder de la concurrence mondialisée, de la nécessité absolue de contenir les coûts salariaux, d’un réalisme fiscal minimum… Le tout pour garder encore un tant soit peu d’attractivité pour d’éventuels investisseurs, sinon Pôle Emploi deviendra bientôt le premier employeur de France !
A une époque où j’exerçais d’autres responsabilités, mon PDG américain -qui n’avait rien d’un monstre inhumain- m’avait dit à propos d’une nécessaire fermeture d’usine : « Tell them that they are not bad people, simply we don’t need them anymore » (2). J’avoue avoir été quelque peu estomaqué par la brutalité du propos et n’ai pu que lui répondre que je formulerais ça différemment, à la sauce française quoi… Sur le fond, ça ne changeait rien. Bonne chance aux Parker…
(1) En l’absence de Mr. A. Montebourg, étrangement (!) c’est Mme Dominique Bertinotti, ministre déléguée chargée de la famille qui lui a répondu.
(2) « Dis leur que ce ne sont pas des mauvaises gens, simplement on n’a plus besoin d’eux ».





