Veut-on tuer les buralistes ?

Il est des débats passionnels et la cigarette en fait partie. D’un coté, vous avez ses détracteurs les plus acharnés qui ont de bonnes raisons d’être "contre", de l’autre ses défenseurs qui en ont tout autant d’être "pour". C’est ainsi… Dans un domaine qui est tout sauf objectif, les arguments des uns et des autres ne manquent pourtant pas d’une certaine rationalité.

Argument en béton des tenants du "contre" : tous les ans, 73 000 fumeurs décèdent à cause du tabac, c’est même la première cause de mortalité en France, loin devant le cancer ou les accidents de la route. On comprend mieux les « ayatollahs de la clope » qui fustigent le tabagisme, actif ou passif.
Deuxième argument, comptable cette fois : les méfaits du tabac coûtent en fait à la Sécu bien plus qu’il ne rapporte dans les caisses de l’Etat : 47 milliards d’euros de dépenses contre quelques 14 milliards d’euros de recettes sous forme de droits de consommation et de TVA qui, à elles seules, représentent 81 % du prix d’un paquet de cigarettes (source Cour des Comptes).
Pour la petite histoire, sachez que la première taxation du tabac est due à Richelieu en 1629 et que le monopole de sa fabrication fut décrété par Colbert en 1681, c’est dire à quel point ce secteur intéresse nos génies successifs de la taxation. La logique voudrait donc que la cause soit entendue et le tabac interdit purement et simplement. C’est ce que proposait un certain Jacques Attali, grand conseiller des puissants et monsieur-je-sais-tout-sur-tout, lorsqu’en février 2011 dans son rapport sur la « Libération de la croissance française », il prônait l’interdiction du tabac en affirmant avec la certitude péremptoire qui lui est propre que l’on « gagnerait tant en qualité et en espérance de vie que le bilan, même économique, serait évidemment partout positif ». Evidemment, puisqu’il le dit…
Vous aurez compris que je me méfie des ces pseudo évidences qui, toutes martelées qu’elles soient, n’en restent pas moins sujettes à caution. Pour ma modeste part, moins pétri de certitudes, j’ai aussi regardé du coté des défenseurs de Monsieur Jean Nicot. Les buralistes, puisque c’est d’eux dont il s’agit, perçoivent sur chaque paquet 6,7 % du prix de vente, ce qui on en conviendra n’est pas parmi les marges les plus alléchantes du commerce. En contrepartie, ils font du volume. Patatras, depuis septembre dernier le volume ne suit plus et pour la première fois ils dénoncent une baisse dramatique de leurs revenus. Je ne parle pas ici du cas des buralistes frontaliers qui à eux seuls démontrent que l’harmonisation fiscale en Europe est infiniment plus difficile à réaliser que de réglementer la taille et le poids des boîtes de camembert ; non, je parle de votre buraliste, qu’il soit de Dijon, de Chenôve ou de Quetigny, ce monsieur plutôt sympathique qui vous vend votre journal et, éventuellement, votre paquet de cigarettes.
Jusqu’à présent, il détenait le droit exclusif de commercialisation des produits du tabac ; mais voici qu’une empêcheuse de fumer en rond est venue briser ce monopole, j’ai nommé la vapoteuse ; il y a aujourd’hui 3 magasins à Dijon qui lui sont dédiés et ce n’est sans doute pas fini.
Récemment, les buralistes ont frôlé la catastrophe avec la vente éventuelle des vapoteuses en pharmacies, finalement rejetée par Bruxelles. Rajoutez que le lobby de la grande distribution lorgne sur la vente du tabac en hypermarchés et vous comprendrez qu’ils ont de quoi s’inquiéter. Désireux de comprendre leur ras-le-bol, j’ai rendu visite à Romain Casas, président du syndicat des buralistes de Côte d’Or, dans son tabac du centre Saint-Exupéry à Chenôve. Voici ce qu’il en pense :
« Je ne sais pas si on veut tuer les buralistes alors nos intérêts avec l’Etat sont pourtant liés. Nous dépendons du ministère des Finances, ce qui est normal puisque nous sommes des collecteurs de taxes.
Quand nous allons bien, les taxes rentrent ! Sauf qu’à vouloir culpabiliser en permanence les fumeurs - ce que font très bien les ministres de la Santé qui sont dans leur rôle et en profitent pour doper leur réputation à bon compte - on finit par obtenir des rentrées fiscales en chute tout simplement parce que nos ventes dégringolent. Depuis janvier 2013, ce sont 500 millions d’euros en moins pour Bercy et ce n’est pas fini puisque sur le seul mois de septembre dernier le volume a chuté de 16 % et en valeur a perdu 7,6 % ; sur ce seul mois, ce sont 102 millions d’euros que Bercy ne verra pas.
Nous n’avons eu de cesse de dénoncer cette politique de hausse des prix dont, malheureusement, on voit les résultats aujourd’hui. Ce n’est pas faute d’expliquer ceci à Paris ; au niveau dijonnais, nous rencontrons régulièrement les parlementaires et j’ose espérer qu’ils font remonter l’information jusqu’au Ministère des Finances qui, après, décide bien comme il l’entend. A force de taper sur le tabac, on finit par décourager toute une frange de la population de tenir des débits de tabac ; c’est ainsi qu’en 10 ans, pour la seule Côte-d’Or, nous avons perdu 25 % des points de vente et nous ne sommes plus que 227 débits à ce jour.
Pour information, il y a actuellement en France 27 000 débits de tabac, soit 1 pour 2400 habitants et nous estimons qu’en-dessous de 2 000 le maillage du territoire ne sera plus réalisé. En Côte-d’Or, nous sommes tombés à 1 pour 2300 habitants ; s’agissant d’un département où la zone rurale est importante, on voit bien que le chiffre d’affaires ne peut aller qu’en diminuant. Je connais des villages où le débit n’est tenu que par une personne seule, souvent âgée et où il n’y a pas de candidats à la reprise simplement parce qu’il faut compter 15 heures de présence par jour et ce 7 jours sur 7 ; et c’est ainsi que, petit à petit, les villages se meurent… Il faut bien comprendre comment se ventilent les ventes dans ce genre de commerce : 50 % pour le tabac, 15 % pour le Loto, 10 % pour la presse (secteur complètement ravagé en dix ans malgré le nombre de titres) et 25 % pour le reste, c’est-à-dire les cartes de téléphones, les cartes de bus, les accessoires et les confiseries. Ceux qui ne faisaient que la presse sont déjà morts !
Alors, évidemment, quand vous avez une érosion aussi brutale de votre chiffre d’affaires sur la moitié de vos ventes, c’est un peu la panique. Nous avions lancé en janvier une grande pétition et nos clients nous ont suivi puisque nous avions recueilli plus de 4 100 000 signatures, ce qui est colossal et unique en Europe ; malgré ça, les autorités ne veulent toujours pas entendre nos messages, coincées qu’elles sont entre la nécessité de faire rentrer des taxes et la lutte contre le tabac, particulièrement chez les jeunes. La vaporette est un phénomène nouveau qui, selon les estimations, touche entre 1 et 1,5 millions d’utilisateurs ; clairement, les buralistes n’ont pas vu le coup venir et nous avons pris du retard sur ce marché ; nous sommes en train de corriger le tir et nous nous mettons à en vendre ; que des magasins spécialement dédiés à la vaporette ouvrent ici et là, c’est leur droit mais je serai curieux de voir combien vont tenir le coup au-delà d’un an tant ce marché est encore incertain et marginal ; affaire à suivre donc.
A titre personnel, je reste pourtant optimiste d’abord parce que c’est dans ma nature, ensuite parce que je vois mal comment en ces périodes de chômage aussi élevé le gouvernement pourrait signifier l’arrêt de mort d’un secteur marchand qui emploie plus de 100 000 personnes au détail. Non, la vraie menace que je redoute, bien plus que le marché noir, bien plus que les ventes sur internet que les Douanes combattent comme elles peuvent, bien plus que les ventes frontalières lesquelles démontrent l’incapacité de Bruxelles, la vraie menace c’est le lobby de la grande distribution. On sait que celui-ci milite depuis des années pour faire voler en éclats le monopole des pharmacies, sans succès jusqu’à présent mais leurs ténors sont toujours à l’affut et n’ont pas renoncé ; si un jour notre monopole devait céder au profit des Leclerc, Auchan, Carrefour, Casino, Cora, alors là oui nous serions condamnés à une mort rapide !
Je crois sincèrement que la première mesure que nous devons appliquer rigoureusement c’est ce que prévoit la loi, à savoir respecter l’interdiction de vente aux mineurs ; là, toute la population sera derrière nous et nous pourrons, je le crois, conserver notre légitimité. Enfin, je voudrais terminer en évoquant des faits divers que je ne voudrais pas voir se reproduire ; il s’agit d’actes, heureusement très isolés, où des patrons de débits de tabac ont cédé à la tentation de résister face à des voyous (souvent très jeunes, voire des mineurs de moins de 12 ans !) en se servant d’une arme ; mes consignes sont très claires : pas d’arme sous le comptoir ! En cas d’attaque, on donne la caisse ou les cartouches de cigarettes et après on va voir son assureur pour être remboursé, on paye assez cher nos primes et ils sont là pour ça. Je n’ose penser à ce qui se passerait si, bien qu’en état de légitime défense, un gosse de 12 ou 13 ans venait à y laisser sa peau… ».
J’avoue que j’avais débuté cet article en pensant que l’Etat n’allait pas tarder à couper la tête de ces « vilains » débitants de tabac et que l’affaire n’était qu’une question de temps. A ce stade, j’avoue être perplexe et en tous cas je comprends mieux le malaise d’une profession qui pour le moment compte les coups, les encaisse sans trop broncher (une hausse du tabac est même prévue début 2014) mais qui pourrait vaciller si des mutations plus profondes devaient voir le jour. Je laisse nos amis lecteurs à leurs propres pensées, qu’ils soient fumeurs ou non.
Jean-Pierre Collard