Le courage en politique

Selon le Larousse, « avoir du courage c’est faire preuve de fermeté, avoir une force de caractère qui permet d’affronter le danger, la souffrance, les revers, les circonstances difficiles ». Rajoutez "politique" au mot "courage" et vous aurez un binôme passe-partout. Combien de fois avons-nous entendu cet appel au courage politique, de préférence lancé par ceux qui, hier au pouvoir, l’ont fort peu mis en œuvre et qui, une fois passés dans l’opposition, se font un malin plaisir d’exhorter leurs remplaçants à en user ?
Tous les hommes et toutes les femmes politiques ont plus ou moins disserté dessus, tout comme ces fameuses "valeurs" dont à la fin on ne sait plus très bien ce qu’elles recouvrent. A croire qu’à l’ENA, promotion Voltaire ou pas, il y a des séminaires entiers consacrés à comment placer ce genre de phrases lors d’une allocution télévisée ou à la fin du banquet d’une association de quartier.
Dans leurs esprits, ça doit faire bien et permet de se draper à bon compte dans un habit de probité valant certificat de bon élève de la République. Or, bien que bonne fille, cette dernière commence à s’ennuyer ferme en ne voyant finalement que verbiage et ratage au lieu d’actions murement réfléchies, longuement pesées et finalement appliquées sans plus jamais dévier. Il arrive même, comme on l’a vu très récemment, que le courage politique soit invoqué et mis en avant sans la moindre pudeur alors même qu’en cédant à quelques personnes en colère on en manque singulièrement ! N’est-ce pas le comble du culot ? Il y a pourtant du courage à décider, puis à assumer…
A l’approche des élections municipales, on ne peut qu’encourager tous les candidats à faire preuve de ce fameux courage ; le débat gagnera en clarté et les engagements solennels n’en auront que plus de mérite. Lors des rencontres de Strasbourg du 14 juin dernier avec pour thème "Sauver la politique", un Bourguignon, Gaëtan Gorce, sénateur de la Nièvre et maire de La Charité-Sur-Loire, a eu ces propos : « Aussi est-ce bien de courage dont nous aurions le plus besoin aujourd'hui : si le politique doit regarder la vérité en face et la dire, le moment ne peut être que bien choisi ! D'autant que la confusion dans les esprits est aujourd'hui à son comble. C'est d'une rupture avec le discours convenu et rassurant que l'on peut espérer un sursaut du pays, un ressaisissement ! Et d'abord parce que ses dirigeants en ont beaucoup manqué hier, pratiquant une politique au rebours de leur discours : bien que déclaré en faillite, l'Etat a été prodigieusement endetté, les dépenses publiques augmentées et les réformes, comme celles des retraites, non financées ». Que l’on soit d’accord ou pas avec ces propos ne change rien à l’exhortation au courage. Reste à savoir si celui qui parle est le mieux placé pour lancer cet hymne au courage.
On s’aperçoit donc qu’avoir du courage en politique consisterait à dire la vérité aux Français ; quelle belle découverte, n’est-ce pas ? Sauf erreur de ma part, il n’y eut que Winston Churchill à être élu (en 1940) après avoir dit à son peuple la vérité: « Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur ».
Franchement, auriez-vous envie d’élire quelqu’un qui vous promettrait des jours sombres ? Il suffit de voir combien François Fillon traîne sa fameuse déclaration « Je suis à la tête d’un pays en faillite » comme un boulet. Les slogans de campagnes sont célèbres et il est facile d’en énumérer leurs contraires ; que diriez-vous de « la faiblesse tranquille », de « l’immobilisme c’est maintenant », « le Président de certains français » ?
Je laisse au lecteur le soin de retrouver les auteurs et les vrais slogans… Il en est même qui, sans vraiment faire campagne, savent dénicher des formules chocs en annonçant qu’ils savent traiter les « troubles de l’élection ». Chapeau bas à celui qui a eu cette trouvaille ! Et le courage en politique dans tout ça ? C’est à désespérer car dès qu’une élection s’approche, le mot "courage" est aussitôt remplacé par le mot "promesses"… Pour être honnête, reconnaissons que les Français ont ce génie de réclamer la lune aux politiciens qui, la sachant hors d’atteinte, s’empressent de la promettre par petits bouts, c’est-à-dire en se livrant avec délices au jeu de la satisfaction de toutes les individualités et donc de tous les individualismes. Le seul problème, c’est que l’addition en ordre dispersé des pièces d’un puzzle n’a jamais donné un ensemble cohérent. Il semble pourtant que les temps changent, que les électeurs gobent de moins en moins les promesses irréalistes. Ce qui ne les empêche pas de rêver dès qu’un candidat un peu poète se propose, par exemple, de leur réinventer la Rue de la Liberté. Le niveau culturel ayant progressé, les électeurs font une moue dubitative devant des tours de passe-passe où l’on bascule des dépenses d’un poste à un autre, frôlant ainsi la gestuelle du prestidigitateur, fut-il bon bâtisseur et adoubé en cela par les autres pairs.
Méfiants, les électeurs veulent bien écouter tel autre candidat, par ailleurs maire d’un petit village, se poser en challenger mais à condition qu’il vienne avec une crédibilité indiscutable et bien argumentée pour démontrer qu’il fera mieux et pour moins cher que l’actuel titulaire. Parfois même, la fameuse prime au sortant peut devenir incertaine quand, à la faveur d’une rumeur parisienne, il laisse échapper à mots à peine couverts la tentation de la Place Beauvau, ce qui sonnerait son abandon d’une ville pourtant largement aimée. Le sort peut être si malicieux …
Alors, de grâce, messieurs les candidats aux prochaines municipales, soyez assez aimables de nous servir une soupe crédible où votre professionnalisme prendra le pas sur la tentation populiste, où les mots auront un sens, où ce fameux courage en politique ne sera pas l’une des composantes de la fameuse langue de bois, mais bien un réel engagement qui scellera un destin commun. D’avance, merci et … courage !