L’Assassinat du Père Noël

    Je vous propose une œuvre que je tiens en haute estime. Car c’est Noël ! C’est même L’Assassinat du Père Noël ! En 1941, Christian-Jaque, cinéaste français dédaigné par une certaine intelligentsia autoproclamée, effectuait cet assassinat en adaptant le roman éponyme de Pierre Véry – roman étrange qui mêle intrigue policière et féerie, chronique réaliste et poésie déjantée.

    Dès le premier plan, nous sommes là-haut, là-haut dans la montagne : cimes, cimes, cimes ; nuages, nuages, nuages ; neige, neige et forêts… Et tout là-bas, au fond de la vallée, un petit village savoyard isolé où une cloche sonne, sonne. Zoom avant sur la façade d’une école d’où sort un léger brouhaha de protestation enfantine.

    Il faut dire que, dans la salle de classe, l’instituteur laïque et sadique retient ses élèves au-delà de l’heure légale de sortie pour terminer une dictée particulièrement vicieuse. Or, nous sommes à la veille de Noël et la révolte gronderait presque chez les marmots furieux. L’instit, c’est Robert Le Vigan, acteur illuminé, amateur de chats fourbes, ami de Céline et bien sûr antisémite psychopathe – spécialisé dans les rôles de dingues, de demi-soldes, de traîtres professionnels.

    Tout cela ne l’empêche point ici (les convictions, c’est une chose, le fric, c’en est une autre) de donner la réplique au génial Harry Baur, soupçonné de judaïté par les bons « Français » de l’époque et dénoncé par un de ses anciens amis. On sait qu’il sera arrêté, sérieusement malmené par la flicaille et les Boches – et qu’il mourra quelque temps après des suites de ces mauvais traitements.

    Dans le film de Christian-Jaque, Harry Baur interprète le rôle du père Cornusse qui chaque année, sa hotte sur le dos, se déguise en Père Noël pour distribuer aux enfants cadeaux et gâteries. Dans le civil, le père Cornusse fabrique et vend de belles mappemondes : il y a donc dans ce trou perdu, bloqué par les neiges six mois de l’année, une boutique qui vend exclusivement des mappemondes de luxe. C’est le genre d’idée totalement givrée qui, selon moi, doit faire les délices de tout vrai arpenteur de l’imaginaire romanesque ou cinématographique.

    Mais cette année rien ne va plus : Mr le Baron (Raymond Rouleau) revient au village après dix longues années d’itinérance autour du monde et, pour avoir la paix, il fait courir le bruit qu’il a contracté la lèpre ; Catherine, la fille du père Cornusse, interprétée par la délicieuse Renée Faure, s’enfonce dans son monde intérieur de légendes et de contes, aux lisières de la folie ; Christian, le plus attendrissant des garçonnets du village est cloué dans son lit et semble sombrer vers la mort ; l’anneau de Saint Nicolas, trésor de l’humble église du bourg, est volé. Et l’on retrouve dans la neige le cadavre du Père Noël. Enfin, d’un Père Noël.

    Par bonheur, sous la houppelande, ce n’est pas le corps du père Cornusse qui est découvert, mais celui d’un parfait inconnu. Qui est cet inconnu ? Pourquoi a-t-il été tué d’une balle impitoyable ? Qui a tiré ? Qui a volé l’anneau de Saint Nicolas avec son diamant brillant de mille feux ? La gendarmerie répondra à toutes ces questions.

    Mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel c’est que le Baron (qui en fait n’est aucunement lépreux) et Catherine s’éprendront l’un de l’autre. L’essentiel, c’est que le Père Noël (pardon, Monsieur Cornusse), escorté d’une théorie d’enfants, viendra offrir au petit Christian la plus belle de ses mappemondes. Le gentil loupiot pourra alors quitter son lit et marcher pour prendre le monde dans ses bras, pour étreindre la vie et les horizons lointains, pour s’en aller là-bas, très loin, au large vers les îles, vers la Chine … Sans peut-être même quitter son village au fond de la vallée.

    Michel Erre

    Références : L’Assassinat du Père Noël, France, 1941

    Réalisateur : Christian-Jaque

    Prises de vues dans un noir et blanc superbement contrasté : Armand Thirard

    Edité chez Pathé (Restauration en 2 K)