« Mon père est resté à Kiev pour surveiller l’alimentation en chauffage de tout un quartier »

Son regard a pris les couleurs d’un naufrage. Ce regard las des gens que la douleur ne quitte pas. Les scènes d’atrocités quotidiennes vécues par ses compatriotes hantent ses insomnies et alimentent ses cauchemars. Sasha Pohrebniak est entré en résistance. A sa façon. Sans armes mais avec une volonté de fer. Un fer qu’il a décidé de battre pendant qu’il est chaud, brûlant même, et, qui sait, demain incandescent. Récit d’un quotidien émaillé à la fois de courtes victoires et d’accès de découragement…

« Cela peut très mal finir et pas seulement pour nous Ukrainiens mais aussi pour vous Européens »… La petite phrase qui coupe le souffle et transperce l’estomac. « Nous sommes face à un fou furieux capable de faire exploser une de nos centrales nucléaires et de nous accuser de l’avoir fait. Il faut absolument fermer le ciel de l’Ukraine pour bloquer les frappes aériennes de toutes natures. Et surtout n’accordez aucun crédit aux promesses de Poutine. En défendant l’Ukraine, on défend aussi toute l’Europe » affirme sans détour le directeur artistique des cabarets Odysséo, à Dijon, et « Le Paradis des Sources » à Soultzmatt, en Alsace.

Profitant de quelques jours de repos, le 19 février, Sasha Pohrebniak était encore à Kiev qu’il a quittée dans la nuit pour rejoindre Paris. « L’inquiétude était déjà bien présente mais mes compatriotes n’avaient pas encore cédé à la panique ». L’essentiel de sa famille a décidé de ne pas se séparer. A bord de quelques voitures, c’est une vingtaine de personnes qui a réussi à sortir de Kiev pour trouver refuge à environ 150 km au sud. Son père, qui est retraité, n’a plus l’âge de se battre mais il est quand même resté pour surveiller l’alimentation en chauffage de tout un quartier qui compte 500 000 habitants. C’est essentiel car l’hiver est rude.

Depuis le 24 février, l’oreille vissée à son mobile, Sasha n’a de cesse de prendre des nouvelles et d’en donner. Des bonnes et des mauvaises. D’organiser aussi d’importantes collectes tant pour les réfugiés que les assiégés. Il ne faut pas l’interrompre Sasha. Il parle, avec force détails qu’on ne lui demande pas, soulage sa mémoire encombrée d’images… Il a parfois un sourire aux lèvres, posé comme un voile sur sa tristesse. Une tristesse qu’il tente toujours de noyer sous un déluge de mots. Des mots écrits avec du sang. Séchés avec des cendres.

Depuis Soultzmatt, il a surveillé, heure par heure, la fuite d’une mère, de sa fille et d’une de ses compatriote qui travaillent à ses côtés, en Alsace et à Dijon. Toutes les trois sont restées bloquées dans des sous-sols pendant deux jours et deux nuits avant de trouver une voiture et gagner la frontière polonaise où elles ont trouvé un bus qui les a acheminées en Allemagne avant de rejoindre l’Est de la France. Sasha a également pris sa voiture pour rejoindre à Varsovie le fils d’un chorégraphe, bloqué en Ukraine, qui travaille pour les deux cabarets. « Son garçon a pu aller en Pologne car il n’a que 17 ans. A un an près, il était mobilisé pour faire la guerre. Il se prénomme Arseni. Comme mon fils. Ensuite, nous sommes allés à Pzemysl pour vérifier que les marchandises que nous avons collectées arrivaient bien jusqu’à la frontière polonaise. J’en ai profité pour ramener une mère et ses deux enfants ».

Au-delà de ce témoignage âpre et poignant comme une vérité sortie du puits le plus nauséeux de l’Histoire, Sasha Pohrebniak est fier d’annoncer que ce sont plus de 50 réfugiés qui vont être accueillis par les équipes de Dijon et Soultzmatt. « En attendant des jours meilleurs, nous envoyons leurs photos pour rassurer tous ceux qui sont restés pour combattre l’envahisseur russe »… explique-t-il avec calme et lucidité avec cet accent slave si délicieux.

Jean-Louis Pierre

 

« J’ai toujours rêvé d’un monde meilleur et plus beau »

Oleksandr, que ses proches appellent Sasha, aime rappeler ses origines sans histoires entre une mère couturière, passionnée de chant, et un père technicien dans une usine, et raconter sans nostalgie sa jeunesse où les journées à Kiev s’étiraient comme le gruyère dans une assiette de pâtes. C’était les années 80. Sasha rêvait d’un monde qui n’existe pas, meilleur et plus beau, où l’on parlerait une langue universelle, réveillerait des cultures oubliées, pratiquerait un art total, dans la secrète composition duquel entreraient la musique, la danse, la pantomime, le cirque, la poésie, le conte, le théâtre… Car Sasha est un enfant de la balle. Pas des balles…
Le petit Pohrebnyak décide ses parents de l’inscrire dans une école de cirque qui dispense ses activités dans le sous-sol d’un immeuble de la banlieue de Kiev. C’est le grand tournant de sa vie. Sur cette époque, Sasha est intarissable et vous entraîne dans son univers comme un enfant malicieux sur son île au trésor : « J’ai gravi les échelons comme on monte la corde qui vous conduit au trapèze. Par étapes. J’ai commencé par une petite école qui m’a ouvert les portes de la Grande école du cirque de Kiev puis de l’Académie nationale du cirque et de l’Art. J’ai appris toutes les disciplines et je me suis imposé comme équilibriste- jongleur sur un monocycle ». Son talent surprend ses professeurs qui l’envoient à Moscou, Tachkent, Tbilissi… roder ses numéros.

Mais le paradis professionnel, ce n’est pas l’Ukraine. En 1995, il effectue un stage à Bruxelles. C’est le début d’un périple où il se fait applaudir en Russie, en Géorgie, en Arménie, en Allemagne. C’est à cette époque qu’il envoie une vidéo à Christophe Gonnet, alors directeur du parc d’attractions Le Cap vert, à Quetigny. Ce sera son premier contrat en France et le début d’une belle histoire qui l’amènera à exercer la direction artistique d’Odysséo, à Dijon, et du Paradis des Sources, à Soultzmatt, en Alsace.

J-L. P