Drame intime et historique français de Hélier Cisterne, avec Vincent Lacoste, Vicky Krieps et Jules Langlade, d’après le roman de Joseph Andras.
1954, Hélène et Fernand tombent amoureux. Avec lui elle part pour Alger, découvre sa beauté et l’attachement que Fernand porte à son pays. Alors que l’Algérie et la France se déchirent, leur vie bascule. L’histoire vraie du combat d’un couple pour la liberté.
Libres nous l’étions nous aussi de regarder ou pas l’interminable cérémonie des Césars, heureusement sauvée par la récompense décernée au facétieux Vincent Lacoste pour son second rôle dans ILLUSIONS PERDUES de Xavier Giannoli, triomphe du grand cinéma dans une adaptation brillante et moderne de Balzac. L’an 2022 risque fort d’être l’année Lacoste, et c’est tant mieux, avec au moins cinq films attendus : LE PARFUM VERT de Nicolas Pariser, FUMER FAIT TOUSSER de Quentin Dupieux, LE TEMPS D’AIMER de Katell Quillévéré, LE LYCÉEN de Christophe Honoré, COMA de Bertrand Bonello, sans oublier la série IRMA VEP d’Olivier Assayas avec Kristen Stewart pour HBO. Nous ne sommes pas prêts de nous débarrasser de la sympathique tête d’adolescent fugueur et des cheveux en batailles de cet ex « beau gosse » de Riad Sattouf. En ce mois de mars compliqué, nous pourrons le retrouver sur grand écran et sans masque, dans DE NOS FRÈRES BLESSÉS de Hélier Cisterne, histoire tragique de Fernand Iveton, victime lui aussi des contingences d’une guerre, qui longtemps n’a pas dit son nom.
Dans les eaux glacées d’une guerre sans nom
Le nom de Fernand Iveton s’est perdu dans les eaux glacées des évènements d’Algérie. Son histoire extraordinaire n’a pas laissé de traces particulières dans cette longue séquence d’une guerre de libération nationale. Et pourtant….
L’historien Benjamin Stora, spécialiste du Maghreb contemporain, écrit: « Né le 12 juin 1926 au Clos Salembier, près d’Alger, Fernand Iveton est le fils d’un militant communiste et syndicaliste employé à Gaz d’Algérie. Le jeune Fernand, dans la suite d’une tradition familiale communiste, s’engage très jeune. Progressivement, il cherche à comprendre les injustices, et la solution du problème n’est plus simplement sociale, mais aussi dans l’organisation colonisée de la société, où les « indigènes » musulmans sont privés de droits. Il ne tarde pas à s’imposer à ses compagnons d’âge dans ses engagements politiques. Le plus volontaire et le plus compréhensif, il est en même temps d’un calme et d’une assurance raisonnée qui imposent tout naturellement le respect de ceux qui l’environnent. Ouvrier-tourneur à l’usine du Gaz du Hamma de l’EGA à Alger, il est ami avec Henri Maillot qui désertera l’armée française, et sera tué le 5 juin 1956. Cette nouvelle le bouleverse. Il accepte, le 14 novembre 1956 de déposer pour le FLN une bombe dans son casier de l’usine où il travaille. »
Si le nom du cinéaste Hélier Cisterne ne vous dit pas grand-chose, il n’est pourtant pas « n’importe qui » : il a réalisé plusieurs épisodes de la meilleure série française (en toute objectivité), à savoir LE BUREAU DES LÉGENDES, saisons une à trois, avant de se consacrer à l’adaptation puis à la réalisation du roman de Joseph Andras, mystérieux Prix Goncourt des lycéens en 2016, avec DE NOS FRÈRES BLESSÉS. Pour incarner parfaitement la jeunesse et les convictions profondes de Fernand Iveton, Cisterne choisit Vincent Lacoste.
Une incarnation d’une jeunesse engagée
« Je voulais un acteur qui incarne la jeunesse, la sincérité d’Iveton. Fernand Iveton est un de ces êtres rares qui luttent sans relâche pour mettre ses actes en accord avec ses idées, malgré le danger que cela suppose à ce moment-là. Iveton était engagé mais dans le doute, se questionnant… il a raté plusieurs actions avant de poser cette bombe. Il n’avait pas la tête de l’emploi, il n’avait pas l’allure du suspect à surveiller, il était engagé, entier, combatif mais c’était un homme ordinaire. Pour moi Vincent est un acteur extraordinaire dans le corps d’un homme ordinaire, il est en évolution constante. C’est un vrai travailleur qui n’en donne pas l’impression. Et il a cette immense qualité d’être absolument là, dans son personnage, sans avoir besoin de souligner son implication. Il n’est pas dans la mégalomanie de son personnage. Il a un naturel, une ingénuité, une forme d’humilité qui fait qu’on croit totalement à ses personnages. »
Hélier Cisterne a réalisé un film dont l’ambiance restitue la simplicité du réel dans l’Alger des années cinquante, et donne à voir la vie d’un quotidien d’engagements, de doutes et de peurs inavouées. Le cinéaste montre des images fortes, des figures attachantes, en particulier celle de l’épouse de Fernand Iveton, Hélène. Elle est une femme incroyable qui vit seule avec son fils et a quitté son premier mari volage et violent, n’hésitant pas à larguer les amarres pour plonger à nouveau avec un homme dans l’inconnu. Hélène épouse Fernand mais conserve son indépendance d’esprit. Elle résiste à ce gouffre de violence qui semble s’ouvrir sous leurs pieds : à la logique de l’escalade, elle défend la vie, précieuse. Cisterne a voulu raconter la condition des femmes de cette époque tout en faisant incarner à la comédienne luxembourgeoise Vicky Krieps un engagement très fort, une résistance. Devenue l’une des actrices les plus sollicitées du cinéma d’auteur européen, on a pu voir Vicky Krieps dans l’exceptionnel PHANTOM THREAD de Paul Thomas Anderson. Nous la retrouverons également dans LES TROIS MOUSQUETAIRES aux côtés de François Civil, Romain Duris, Vincent Cassel et Pio Marmaï.
Côté bande originale, des titres swingants illustrent l’époque insouciante des années cinquante, tandis que la partition du compositeur Emile Sornin, leader du groupe Forever Pavot, immortalise à la fois la romance et le drame, avec l’utilisation d’une flûte, en contraste du contexte violent et des percussions. L’accordéoniste Florent Sepchat s’est chargé quant à lui des musiques du bal. Une ambiance qui contribue à faire DE NOS FRÈRES BLESSÉS un grand film historique, à hauteur d’homme … et de femme.
Raphaël Moretto





