Touche pas à ma pute !

Ce « Touche pas à ma pute ! » est en fait une pétition signée par les « 343 salauds », dont Frédéric Beigbeder qui, tout en reconnaissant le caractère malheureux du titre, n’en démord pas et veut à tout prix défendre le droit à une sexualité tarifée. Comme si ça ne suffisait pas, voici que le chanteur Antoine se lance dans la mêlée, épaulé entre autres par Florence Arthaud, Catherine Deneuve, Hugues Auffray, Mireille Darc, Julie Depardieu, Jack Lang, Line Renaud et Charles Aznavour ; tout ce petit monde s’oppose au projet de loi contre la prostitution qui sera examiné par l'Assemblée nationale les 27 et 29 novembre, tout en précisant « sans cautionner ni promouvoir la prostitution, nous refusons la pénalisation des gens qui se prostituent et de ceux qui ont recours à leurs services, et nous demandons l'ouverture d'un vrai débat sans a priori idéologique ».
Ce texte prévoit de sanctionner le recours à une prostituée d'une amende de 1 500 euros, doublée en cas de récidive et d’abroger le délit de racolage public. Mme Najat Vallaud-Belkacem, forte de ses 36 printemps et de son poste de ministre des Droits des femmes, est on ne peut plus claire : « Il est un dernier acteur de l'ensemble prostitutionnel auquel on ne s'est pas intéressé pour le moment, c'est le client. Et moi j'estime que la question de la responsabilisation du client est tout à fait légitime » (émission du 17/11/2013, France Inter).
Cette pénalisation des clients est effective en Suède, en Norvège et en Finlande. Il est assez cocasse de noter que le premier client pénalisé était un député suédois, Bard Hoskrut, qui s’est vu infliger une amende de 3.200 €… Evidemment, s’il n’y a plus de clients, les prostituées seront au chômage et il n’y aura plus de problème de prostitution, CQFD ! Voici qui ressemble fortement à l’histoire de l’œuf ou de la poule, où l’on ne sait qui est venu en premier. Sauf que l'article 18 du projet prévoit ainsi l'introduction dans le code pénal d'un nouvel article 225-10-1 qui punit de six mois d'emprisonnement et de 3 750 € d'amende « le fait, par tout moyen, y compris par sa tenue vestimentaire ou son attitude, de procéder publiquement au racolage d'autrui en vue de l'inciter à des relations sexuelles en échange d'une rémunération ou d'une promesse de rémunération »…
Bref, si on comprend bien, on veut bien abroger le racolage passif ou actif mais on aimerait quand même pouvoir garder la possibilité de taxer les malheureuses qui auraient l’idée saugrenue de proposer leurs services sur la voie publique ! Molière déjà : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir / Par de pareils objets les âmes sont blessées / Et cela fait venir de coupables pensées » (Tartuffe, Dorine, Acte 2, Scène 3)…
L’Etat entend bien lutter contre la prostitution mais l'administration fiscale et la jurisprudence considèrent les revenus de la prostitution comme entrant dans la catégorie des bénéfices non commerciaux (BNC), conformément à l'article 92 du Code général des impôts et n’hésite donc pas à encaisser l’impôt sur le revenu des prostituées. Savez-vous que pour illicite que soit leur activité, les proxénètes sont assujettis à la TVA, ce qui revient à dire que le travail des prostituées représente une « valeur ajoutée » ?! (Source site internet du Sénat, « les politiques publiques et la prostitution », 17 octobre 2013). De là à dire que l’Etat est le premier « souteneur », il y a peut-être un pas que d’aucuns hésitent encore à franchir…
Qu’elle soit simple prostituée qui « dépanne » un pauvre type ou qu’elle soit une « escort-girl » dans la suite 2806 du Sofitel de New-York, le problème est toujours le même : la tarification d’une « prestation » sexuelle ; seul le prix demandé différencie l’une de l’autre.
Je vous épargnerai l’histoire de la prostitution qui remonte aux temps immémoriaux et qui, comme chacun sait, est le plus vieux métier du monde. Dijon n’a pas échappé à cette activité le plus souvent nocturne et, aujourd’hui, il semble qu’elle ne soit plus aussi visible ; la technologie aidant, les numéros de portables des « filles de joie » ornent désormais les feux tricolores, ou bien internet prend le relais et, par voie de conséquence, le délit de racolage public a quasiment disparu, sans parler des « salons de massage » où, parait-il, il n’y aurait pas que des kinésithérapeutes diplômés chargés de redresser tel ou tel muscle défaillant...
On observera qu’il n’y a donc pas là grand courage à abroger un délit qui n’existe plus. L’idée maîtresse du projet de loi est de faire du client un délinquant ; sauf que des associations de travailleuses du sexe (dont le STRASS, syndicat des Travailleuses Sexuelles) s’opposent farouchement à cette approche qui risquerait de les priver de leur gagne-pain ! Pas facile de réformer ce genre d’activité que la morale réprouve et que le droit peine à encadrer…
Là où ça se complique, argument défendu par des jusqu’au-boutistes de la logique, c’est que les prostituées devraient être condamnées elles aussi ; en effet si une prostituée loue ses services à un client, donc à un délinquant, en pleine connaissance de cause, en sachant qu’il commet un délit, la prostituée ne devient-elle pas alors complice du dit délit en l’aidant à le commettre ? Bienvenue en absurdie ! Toujours est-il qu’à ce jour il est impossible de démontrer que la pénalisation des clients a pu faire baisser la prostitution ; ce qui est prouvé c’est que le prix des passes a chuté (rapport du parlement suédois), les prostituées étant de plus en plus souvent rejetées dans une clandestinité où la misère sociale et l’absence de règles d’hygiène sont criantes.
Alors quoi ? Rétablir les maisons closes, comme en Allemagne ou ouvrir des drive-in du sexe comme à Zürich ? Ce serait reconnaître l’existence de cette « profession », ce qui irait à l’encontre du but affiché, à savoir éradiquer la prostitution. En mars 2011 déjà, Mme Roselyne Bachelot proposait de pénaliser les clients, ajoutant dans une interview au Figaro : « La prostitution n'est jamais volontaire. Près de 85% des prostituées sont soumises aux réseaux de proxénétisme internationaux issus principalement des pays de l'Est et d'Afrique sub-saharienne. Ces femmes se prostituent car elles n'ont pas le choix ».
Je laisse (provisoirement) le mot de la fin à Simone de Beauvoir qui en 1949, dans « Le deuxième sexe » écrivait « La prostituée est un bouc émissaire ; l’homme se délivre sur elle de sa turpitude et il la renie. Qu’un statut légal la mette sous une surveillance policière ou qu’elle travaille dans la clandestinité, elle est en tous cas traitée en paria ». Nous souhaitons bonne chance aux législateurs pour trouver une solution « acceptable ». Pour ma part, je parie sur la taxation, habitude à présent bien ancrée dans les mœurs, qui ne fera pas baisser les pulsions des clients mais rapportera quelques euros, tout comme la taxation des véhicules qui n’a jamais fait baisser la pollution mais permet de renflouer des caisses de plus en plus vides…