Bièromania !

    La bière a-t-elle « droit de Cité » au pays du grand vin, en cette Bourgogne qui est l’un des sanctuaires de la « Dive Bouteille » ? Eh bien de plus en plus. En fait, elle a longtemps été marginale en ces terres où le kir régnait en maître sur les apéros dijonnais. Mais de plus en plus, le demi ne veut pas compter pour moitié.

    On sait que la géographie trace une limite entre les pays de cuisine au beurre, et ceux de la cuisine à l’huile. Et il en est de même entre les régions à vin, et celles à bière. On a tous en tête cette géographie symbolique, de ces terres où l’histoire fait qu’on s’abreuve du produit de la vigne, et d’autres où c’est le houblon qui désaltère. Bien sûr, les choses ne sont pas manichéennes. Mais quand même, quand on évoque la Belgique, l’Angleterre, l’Allemagne et les pays du Nord de l’Europe, on pense d’abord à la blondeur ou à l’ambre des pintes, plus qu’au rouge et blanc en verres de 12 centilitres de la France ou de l’Italie.

    Et pourtant, la bière gagne ses lettres de noblesse ici, alors que sa consommation (avec modération bien sûr) se généralise et se renouvelle. Titrant moins que le vin, on en boit plus et plus facilement, et tout le monde s’accorde à saluer ses vertus désaltérantes. La bière, c’est l’esprit des terrasses, c’est le symbole de la boisson rafraichissante. L’écrivain Philippe Delerm a lancé son œuvre d’entomologiste du social avec son célèbre ouvrage La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules. Il y décrivait la sensation subtile et légère de la mousse, à une terrasse un soir d’été. La boisson y est aérienne, amère et suave à la fois, laissant sur la lèvre supérieure cette écume blanche qu’on essuie d’un revers de main. Ce livre devenu un best-seller a contribué, par ce titre génial, à donner à la bière ses lettres de noblesse.

    Depuis la bière est donc devenue à la mode. Elle peut être branchée, caliente (cf. celle qui a le même nom qu’un fâcheux virus, renvoyant à une couronne…) ou plus « tradi ». Il y en a des traditionnelles, des locales, ajoutant à leur recette des ingrédients parfois étonnants, fruits ou herbes. Elles font même l’objet de dégustations, dans ce qu’on appelle désormais des « caves à bière ».

    La bière n’est pas plus que le vin un produit générique. Elle se décline en une infinité de couleurs, de saveurs, d’épaisseurs, d’âge, de fermentations. Et d’histoires ou de légendes renvoyant à des moines et à des secrets de fabrication jalousement gardés. D’ailleurs, les micro-brasseries fleurissent partout, et chaque ville compte désormais des établissements proposant le produit maison, avec souvent, en kit, le décorum et l’ambiance du pub, lumières tamisées, plaques émaillées vintage et jeux de fléchettes. La bière perce bel et bien ici, les Français en buvant en moyenne 30 litres/an ; loin derrière les Tchèques, qui en engloutissent (il n’y a pas d’autre mot)… 146 litres/an !

    Aux terrasses dijonnaises cet été, les blondes les brunes, et même les rousses vont assurer le spectacle. Pas d’équivoque, on parle de celles qui sont dans le verre. Elles tiendront le haut du pavé, entre les cocktails colorés, le rosé bien frais, consacrant le triomphe paisible de la mousse en terres de vignes.

    Pascal Lardellier