Bernard Depierre : « L’apprentissage est capital »

Le nouveau décret du gouvernement doit revoir les modalités d’aides à l’apprentissage qui seront modulées en fonction du niveau d’études. Et ce, afin de participer à la réduction de la dette des finances publiques. L’ancien parlementaire Bernard Depierre, président de FORMAPI et de SELFORME, deux références dans la région mais aussi sur tout le territoire national dans le monde de l’alternance, ne mâche pas ses mots par rapport à ces nouvelles mesures susceptible de mettre à mal encore un peu plus l’apprentissage.

Après l’adoption de loi de finance, 49.3 à l’appui, on en sait plus désormais sur le coup de rabot pour les aides à lembauche des apprentis. Un décret du ministère du Travail devrait moduler ces aides en fonction du niveau d’études. C’est encore une mauvaise nouvelle pour l’apprentissage ?

Bernard Depierre : « Il y avait une loi pour les aides destinées aux entreprises de moins et de plus de 250 salariés. Et, aujourd’hui, le gouvernement, dans le décret annoncé, s’attaque en effet au niveau des diplômes. Jusqu’à Bac, au sein des entreprises de moins de 250 salariés, les aides seront toujours de 5 000 . En revanche, dans celle de plus de 250 salariés, elles ne s’élèveront désormais qu’à 2 000 . Et il y a un coup de rabot dès qu’on est en BTS, à 4 500 et à 1 500 en fonction toujours de la taille des entreprises.

Pire ! Dans l’enseignement supérieur, on tombe à 2 000 pour les entreprises de moins de 250 salariés et 750 dans les plus de 250. Alors pour FORMAPI et SELFORME, les conséquences sont claires. FORMAPI a 13% de ses apprentis dans l’enseignement supérieur, puisqu’on a 3 UFR de la faculté de Dijon. Et nous rayonnons également dans l’enseignement supérieur ailleurs qu’en Bourgogne Franche-Comté. A SELFORME, ce pourcentage atteint 18%. Cette nouvelle mesure signifie qu’il va falloir convaincre les employeurs, qu’ils soient associatifs ou entrepreneurs, quils percevront beaucoup moins… »

Que pensez-vous de l’objectif recherché par le gouvernement, à savoir « mieux cibler les crédits publics » ?

« C’est une mauvaise décision. Cela conduira, selon les chiffres annoncés par le gouvernement, à une économie de 200 millions d’euros. Si la situation n’était pas aussi grave, cela me ferait presque sourire : quand on connaît le déficit de la France, soit 3 422 milliards d’euros, que représentent 200 millions ! C’est absurde ».

Vous craignez le pire avec ce nouveau décret ?

« Je pense surtout que le ministre du Travail, qui a été quand même le patron de la SNCF, quelqu’un qui connaît le monde du travail et de l’emploi, pour qui j’ai du respect, ne mesure pas qu’aujourd’hui, il y a 19,5% de taux de chômage chez les moins de 25 ans. Et quand ils ne sont pas en apprentissage ou en formation, les jeunes sont livrés à eux-mêmes avec les dérives que l’on peut imaginer… C’est dramatique pour l’apprentissage, pour les jeunes et pour la société au sens large. Ce décret intervient après des lois qui ont d’ores et déjà modifié les aides à l’apprentissage ».

Ce décret vient en effet après la réforme du financement de lapprentissage, qui est entrée en vigueur au 1ᵉʳ juillet 2025, que vous aviez déjà profondément regrettée…

« C’était déjà une mauvaise nouvelle. La réforme avait modifié la façon dont l’apprentissage était financé : la participation obligatoire de 750 euros pour les employeurs pour chaque contrat d’apprentissage; le passage à un financement au prorata des journées de formation… Et je pourrais multiplier les exemples. Cela montre bien que depuis 2 ans, pratiquement, l’apprentissage est une variable d’ajustement. Et je n’oublie pas une mesure qui était déjà absurde : il n’y a plus que le financement de la première année, occultant ainsi les parcours de 2 ou de 3 ans. Pire, ils vont supprimer dans les semaines qui viennent l’aide au permis de conduire pour ceux qui ont un compte personnel de formation. Un permis de conduire, ça coûte entre 1 500 et 2 000 . Il y avait une aide pour les apprentis de 500 . Ils la suppriment.

Quelle sera la conséquence ? Les apprentis qui habitent en milieu suburbain ou rural n’auront plus la capacité à aller dans leur centre de formation. Et je ne parle pas simplement au nom de FORMAPI ou de SELFORME. Je parle au nom de tous les CFA, notamment ceux en alternance où on va une semaine par mois ou 2 jours par semaine. C’est une absurdité supplémentaire car l’apprentissage est capital ».

Selon les chiffres du ministère du Travail, entre 2024 et 2025, le nombre d’apprentis avait chuté de 4,4% au niveau national. J’imagine que vous avez dû ressentir cette baisse, à la fois sur FORMAPI et sur SELFORME ?

« Au sein de FORMAPI nous avions atteint 1 470 apprentis en 2023. Cependant nous avions perdu le CAP des métiers de football. Ce n’était pas lié au gouvernement mais à la Fédération française de football qui avait confié le CAP des métiers de football des clubs amateurs aux ligues. Et même si le président de la Ligue de football de Bourgogne Franche-Comté est membre de notre conseil d’administration. il n’a rien pu faire contre cette décision. Nous avions également perdu une branche historique, celle de Lyon. Nous étions tombés à 1 100 apprentis. Donc nous avions ainsi perdu 370 apprentis.

En ce qui concerne SELFORME, nous étions dans une dynamique contraire parce qu’on n’est pas soumis aux diplômes du ministère de Jeunesse et Sport. Nous travaillons avec le ministère du Travail, la formation professionnelle. Et là, nous allons atteindre cette année les 3 000 apprentis. Mais nous mesurerons les conséquences des nouvelles mesures dès la rentrée de 2026, y compris à SELFORME. Nous allons consolider ce que l’on a et nous ne chercherons pas à nous développer. Nous réussirons à FORMAPI et à SELFORME à surnager parce que nous représentons au total 62 branches et que nous innovons en permanence… »

Mais ce ne sera pas le cas de tous les CFA…

« Nous avons créé le GIFOD, une association mettant à disposition un écosystème numérique et regroupant 17 adhérents dont des CFA de la pharmacie, des bâtiments, des travaux publics, ou encore des interprofessionnels… Ils sont en très très grande difficulté. Ce sont les retours que nous avons. Il va de soi qu’avec toutes ces mesures cumulées nous avons le sentiment que l’apprentissage n’est pas pour le gouvernement une valeur essentielle ! »

LA FNADIR (Fédération nationale des directeurs de CFA), au sein de laquelle FORMAPI et SELFOME sont bien représentés, a tenté, j’imagine, d’œuvrer pour que cette nouvelle évolution budgétaire n’intervienne pas…

« Certes, la FNADIR a du poids mais, aujourd’hui, elle ne fait pas changer de décision. Quant à la Fédération des CFA du sport, elle a moins de poids, puisqu’elle ne représente que 25 000 apprentis, environ 30 adhérents. Elle est basée à Marseille si bien qu’elle n’a pas vraiment de présence à Paris, autrement dit près des cercles de décision. C’est une erreur… »

En tout cas, il semble loin le temps où tout était fait pour que l’apprentissage ait le vent en poupe…

« Vous savez, la loi de 2018 nous avait déjà déstructurés. Avant, nous ne fonctionnions qu’avec la collecte de la taxe d’apprentissage. A FORMAPI, nous étions très heureux, nous n’avions aucun problème. Nous collections jusqu’à 8,5 millions d’euros. Aujourd’hui, nous avons un budget d’un peu plus de 11 millions d’euros et nous travaillons avec les OPCO qui financent les formations. Mais la collecte ne représente que 1,3 million d’euros. Car elle est passée de 0,60 à 0,13%. Nous avons à peu près 7 000 entreprises qui nous versent ce fameux 0,13 pour 1,3 million. Je ne dis pas que la loi a été totalement négative, elle a apporté d’autres ouvertures ».

FORMAPI organise des tables rondes avec l’ensemble des présidents de ligues le 30 mars prochain au Golf de Norges et le 3 avril à Micropolis à Besançon. Ce sera, j’imagine, l’occasion de porter haut et fort les couleurs de l’apprentissage ?

« Oui mais nous allons aussi leur dire que FORMAPI est au service des ligues, des comités départementaux. L’an dernier, nous avons fait des approches, après les JO, sur les sports qui ont eu beaucoup de succès aux Jeux, à l’instar du tennis de table, du judo, de l’escrime… Nous espérons dans ces tables rondes pouvoir convaincre ces sports-là de travailler avec nous. Nous allons aussi essayer d’obtenir de certaines fédérations qu’elles arrêtent de multiplier les diplômes fédéraux qui ne mènent pas à l’emploi, qui ne permettent pas à un jeune d’avoir un contrat de travail, mais qui sont des obligations pour pouvoir jouer dans telle ou telle catégorie. C’est aussi l’un des problèmes.

Nombre de fédérations ont cru pouvoir gagner de l’argent sur l’apprentissage, en le reprenant à leur compte. Mais beaucoup mesurent aujourd’hui que sans formation pour leurs jeunes athlètes ou cadres, il n’y a pas de solution. Les professionnels sont rares dans les ligues. Il n’y a que des bénévoles. Je n’ai rien contre les bénévoles, je le suis. Mais si on veut progresser dans un sport, il faut du professionnalisme… Et ces tables rondes marqueront également l’ouverture des semaines de FORMAPI. Partout en France, dans toutes nos branches, nous avons demandé de mettre en place une activité, de créer un événement… »

Malgré les décisions gouvernementales qui tombent comme des couperets, FORMAPI et SELFORME n’ont de cesse d’aller de l’avant. Quels sont vos projets ?

« Après les élections municipales, nous nous tournerons avec FORMAPI vers les collectivités territoriales, les communes, les intercommunalités, pour leur proposer ce dont ils ont besoin afin d’intervenir sur le temps périscolaire, lors des petites et grandes vacances… Et puis nous avons à SELFORME une volonté très forte de former les secrétaires de mairie polyvalentes pour les petites communes. Il y a une demande qui est phénoménale à l’heure actuelle dans ce domaine. Mais nous allons également essayer de développer des opérations moyenne montagne pour la reconversion des personnels. Avec le réchauffement climatique, que vont devenir les salariés des stations ? Et cette question peut même concerner la haute montagne.

Aujourd’hui, la reconversion des personnels représente un besoin considérable. Nous avons beaucoup de projets. Je ne suis pas totalement démoralisé mais je suis stupéfait des décisions nationales. Et nous avons de belles équipes, donc nous allons réussir. Le taux d’employabilité dans nos structures atteint les 92% d’employabilité. Ce chiffre à lui seul illustre bien la pertinence de l’apprentissage. Et les apprentis sont les professionnels de demain ! »

Propos recueillis par Xavier Grizot