Social, pouvoir d’achat, fiscalité : Et si vous étiez maire  ?

Jusqu’aux élections municipales des 15 et 22 mars prochain, la rédaction de Dijon l’Hebdo a décidé de donner la parole à des Dijonnaises et Dijonnais de tous âges, de toutes professions, de tous les quartiers… afin qu’ils apportent leur pierre à la vie de la cité.

A l’occasion de petits-déjeuners organisés au sein de l’Hôtel Mercure à Dijon, ils peuvent échanger, en toute liberté, autour de thématiques majeures identifiées par les récents sondages comme figurant parmi les principales préoccupations des Français. Pour ce premier opus, la réflexion s’est concentrée sur les enjeux essentiels que sont la dimension sociale, le pouvoir d’achat et la fiscalité locale. Vous découvrirez dans les pages suivantes, comme à chaque fois, un compte-rendu fidèle des interventions de toutes celles et de tous ceux qui ont accepté de se prêter à cet exercice citoyen par excellence.

A la veille de cette échéance électorale importante dans la vie d’une cité, chacune et chacun peut ainsi donner son sentiment, son ressenti mais également ses propositions concrètes sur des sujets qui préoccupent les électeurs. Toutes et tous se sont ainsi prêtés au jeu, le temps d’un petit-déjeuner, d’enfiler le costume de maire. Morceaux choisis d’un premier temps fort démocratique, reflet d’une parole citoyenne vivante…

La rédaction

 

Jean-Paul Astruc

Huissier de justice retraité

« Il faudrait une structure administrative pour toutes les personnes âgées mais pas seulement, et ce pour toutes les démarches à faire en ligne. Beaucoup ne savent pas faire ou ne sont pas du tout à l’aise avec les outils numériques. Un exemple : pour la procuration en vue des élections municipales, je téléphone à la mairie qui me dit d’aller à l’État civil, de là on m’envoie au service des Élections à deux pas… et là on m’oriente vers l’hôtel de police. Je m’y rends et on me dit d’aller sur l’application… ou de revenir un autre jour. Évidemment, il existe nombre de structures comme le CCAS, la Maison des Seniors mais, pour les aînés, il serait nécessaire de développer une structure transversale spécifique, avec un contact humain, pour pouvoir les guider afin de les orienter sur la bonne marche à suivre.

Cela permettrait de lutter contre la fracture numérique, qui s’apparente à une véritable fracture sociale. Je mettrais aussi en place les navettes DiviaCity le dimanche. C’est génial la semaine… mais le lien social c’est aussi le dimanche ! Quant au pouvoir d’achat, tout est plus cher au centre-ville. Il faudrait veiller à un équilibre… Et si les propriétaires fonciers du centre-ville, dont les biens sont payés depuis des générations, pour ne pas dire depuis des siècles, faisaient un effort sur les loyers pour les commerces, cela permettrait que des boutiques moins chères puissent ouvrir dans le cœur de ville. Cela pourrait aussi éviter des vacances commerciales ».

 

Odile Cognet-Dechen

Journaliste retraitée, ancienne coordinatrice des échanges nationaux et internationaux de France Télévision

« On est frappé, en cœur de ville, par le nombre de boutiques qui ont récemment fermé leurs portes. Je pense qu’une ville comme Dijon doit se battre en permanence entre deux volontés : celle de faire plaisir aux touristes, car Dijon doit rester une carte postale exceptionnelle dans le monde entier, et celle de rester attractive pour les habitants. Il faut que les Dijonnais des autres quartiers puissent venir acheter en centre-ville. Il ne faut pas faire du centre-ville un ghetto. Quand on voit ce qui se passe actuellement avec les anciennes Galeries Lafayette, devenues BHV, et qui ressemblent désormais à un désert, où les vendeuses sont affolées eu égard au départ des marques, on peut s’interroger sur les prochaines répercussions au centre-ville. On pourrait assister à la perte de la locomotive du centre-ville… »

 

Nicolas Houot

Dirigeant de la société Créatiplan, spécialisée dans la maîtrise d’œuvre et l’architecture d’intérieur

« Étant sportif, pour le lien social, je voudrais aborder un vecteur important : le sport. Il faut rendre son accès facile et pratique pour les jeunes, c’est véritablement un moyen pour beaucoup de les faire sortir de leurs difficultés. C’est aussi important que la dimension éducative. On est dans un groupe, il faut respecter des règles, le sport est un levier social capital et, si j’étais maire, je mettrais le paquet sur ce point essentiel. Il est aussi important que de faciliter l’obtention des stages dans les entreprises… Des jeunes ont envie, ils méritent d’avoir des opportunités, d’exprimer leur talent dans les entreprises locales.

Quant à la numérisation, cela a généré bien évidemment des progrès mais le lien avec des interlocuteurs a été coupé. Et c’est vrai aussi dans le monde professionnel. Il faut pondérer et avoir encore des connexions humaines qui sont importantes… Dans ma branche, même des instructeurs me disent qu’ils ne peuvent pas donner un avis sur un dossier. Une pré-études pourrait pourtant permettre de gagner du temps… »

 

Younes El Hadad

Directeur de la tranquillité publique pour la commune de Quetigny

« De par mon parcours, je suis sensible à l’équilibre entre certaines populations et certains bassins de la ville de Dijon, plus spécifiquement sur les quartiers Politique de la Ville, sur les publics vulnérables. J’ai le sentiment que l’écart s’accroît entre certaines populations. La fracture numérique y participe mais c’est vrai aussi sur les besoins primaires tels que décrits dans la Pyramide de Maslow : s’alimenter et se loger convenablement. Aujourd’hui, sur les publics les plus fragiles, ces bases se délitent de plus en plus. Le lien social est primordial et cette dimension de cohésion sociale est en train de se perdre. C’est mon sentiment. Nous avons connu des quartiers avec des Maisons de quartier, des travailleurs sociaux, des grands frères, etc. Tous ces acteurs étaient de véritables personnes ressources pour tous types de dossiers. Certes on tente de réinstaller des écrivains publics…

Je pourrais aussi parler des anciens postes de police de proximité. Tous ces quartiers ont été désertés de ces institutions. Avant le transfert de compétences, il y avait 40 éducateurs sur les différents quartiers de la ville. Les publics les plus fragiles sont de plus en plus esseulés. Le renouvellement urbain a permis de casser des immeubles, d’embellir les quartiers mais le tissu associatif et humain n’a pas repris sa place. Nos anciens avaient le petit café ou le PMU au pied des immeubles pour se retrouver… Il faut réfléchir à une Maison de quartier au sens large, qui pourrait être ressource… pour les besoins primaires et remettre de la chaleur et de la dimension humaine dans ces quartiers, où l’entre-soi n’est pas une bonne chose. Il faut œuvrer pour l’équilibre et le métissage culturel… »

 

Laurent Lemoine

Dirigeant d’Intégral Système BFC, société spécialisée dans la distribution de produits dédiés aux professionnels de la sécurité et de la sûreté

« On assiste aujourd’hui à une rupture du lien social. C’est vrai pour le numérique. Il faudrait mettre notamment un guichet social afin d’aider véritablement les seniors qui sont demandeurs. Et les aînés qui sont seuls ou isolés apprécieraient aussi un peu plus de transport les week-ends… Et, en tant que chef d’entreprise sur Cap Nord, nous avons des jeunes qui n’ont pas de moyens de locomotion et qui rencontrent des problèmes pour venir au travail les matins. Je prends régulièrement des jeunes en stage en situation souvent difficile, notamment du lycée Hippolyte-Fontaine avec qui nous avons un lien. Ces jeunes me surprennent, pour leur ponctualité, leur travail… Malgré ce que l’on peut entendre ici ou là, ils remplissent réellement leur rôle au sein de notre entreprise. Il faut tout faire pour les encourager.

Avant, il y avait de vrais échanges entre toutes les générations, aujourd’hui on assiste à une véritable rupture. Dès que l’on fait une réflexion, que l’on n’est pas d’accord, on a toujours peur d’être confronté à de l’agressivité. On ne peut plus discuter si l’on n’est pas d’accord. La rupture du lien social est là. En ce qui concerne le pouvoir d’achat, tout a augmenté et le gouffre ne fait que s’accroître. La classe moyenne devient presque une classe précaire. Je ne parle même pas de l’immobilier, j’ai des salariés qui doivent s’éloigner sur l’extérieur de Dijon. Les cellules commerciales disparaissent… Il faut que la municipalité puisse remédier à certaines choses ».

 

Isabelle Rivière

Journaliste, intervient, notamment, à l’École de Commerce et de Management (ECM)

« Si j’étais maire, je m’interrogerais avant toute chose : quelle est ma ville, comment fonctionne-t-elle, qui sont mes habitants, comment sont-ils répartis, comment vivent-ils, quels sont leurs besoins, les commerces sont-ils adaptés à leur pouvoir d’achat, les structures sociales sont-elles en phase avec leur demande… ? Comment ramener des habitants pour dynamiser ma ville ? Evidemment un bilan me permettra de constater tout ce qui existe déjà mais la parole de mes habitants est essentielle. Le numérique, le transport, comme le vieillissement de la population, on le voit, sont des enjeux majeurs. Une cartographie très précise de la ville dans tous les domaines est essentielle : il faut entendre tous les habitants, les chefs d’entreprise, les acteurs sociaux…

Et il faut aller voir les réussites qui se font ailleurs, dans d’autres villes. Pour le pouvoir d’achat, la gratuité des musées, à Dijon, est très importante, car il faut apporter de la connaissance, de la culture. Je ferais également appel aux différentes associations qui existent car elles sont sur le terrain. Il faut penser à l’humain dans la cité et se rapprocher de philosophes, d’experts en sciences humaines ».

 

Pierre Lafitte

Ancien directeur général du lycée Saint-Bénigne à Dijon, retraité

« Dans le domaine scolaire, le lien social m’a toujours intéressé. Souvent on parle de vivre-ensemble, de bienveillance, mais ce sont des mots. Quand certains élus parlent des valeurs de la République, c’est très bien mais qu’est-ce qu’il y a derrière ? Mettez des gens de toutes origines dans une salle de cours, et on fait quoi ? Si vous ne faites rien, au bout d’une demi-journée, les tensions éclatent. Cela exige un travail, des codes… Le vivre-ensemble se délite, il n’y a qu’à voir la pétaudière que sont les axes fréquentés par les vélos, piétons, trottinettes, voitures… On évoque les quartiers où les structures étatiques ont disparu. On voit des exemples dans le monde entier. Chaque fois que dans un lieu le pouvoir disparaît… en Colombie, au Nigéria ou à Marseille, c’est un autre pouvoir qui prend la place, la nature ayant horreur du vide…

La fracture numérique participe aussi à la fracture sociale. Il faudrait qu’il y ait des lieux multiservices dans la ville pour que des personnes ne soient pas abandonnées pour tout ce qui concerne le digital. Sur le sujet des transports, Dijon attire une population active qui vient de l’extérieur, et pour certains de loin. On ne leur facilite pas la vie quant aux accès à la ville. On se demande si on n’a pas fait en sorte qu’ils soient bouchonnés. C’est aberrant…Cela participe au fait que les gens perdent leur calme… Quant aux commerces du centre-ville, on a vu fleurir ces dernières années des boutiques qui vendent du vin, du cassis, du pain d’épices. C’est un équilibre à trouver entre les commerces destinés aux touristes et ceux pour les Dijonnais. C’est un peu comme dans le domaine du logement avec les Airbnb ».

 

Younes El Rhazi

Éducateur à la Protection judiciaire de la jeunesse et créateur et Pdg de la Société socio-éducative Evo & Go

« J’ai vu grandir, s’embellir Dijon. Mais étant dans le domaine associatif depuis 1997, j’ai vu le changement d’interactions. On sent beaucoup plus de distances entre les gens. Il y a aussi beaucoup d’aides que la Ville propose ou centralise, mais tout le monde n’est pas au fait de ces aides. C’est vrai pour les jeunes, les aînés, la recherche d’emploi… ll y a une perte d’informations… Les professionnels qui sont censés les accompagner n’ont pas tous non plus les informations. Et pourtant les aides existent, nous sommes dans un pays très social. Pour la protection de l’enfance, le budget de la France est par exemple de 11 milliards d’euros par an, il n’y a pas d’équivalent en Europe. On ne voit pas tout cet argent, on voit juste les problèmes qui existent au quotidien.

Au niveau de la commune, il faut faire un point sur tout ce qui existe et on serait surpris par tout ce que proposent la municipalité et la métropole. On pose cela sur la table, et on regarde ce que l’on a maîtrisé. Ensuite, la question du guichet unique est essentielle. Il faut des personnes, dans l’habitat, dans la solidarité, la vie étudiante… qui donnent les bonnes informations. Il faut savoir ce qui se passe bien dans d’autres villes. Nous pourrions transposer ici sans que cela coûte de l’argent, car on ne peut pas augmenter les impôts locaux.

Le taux de pauvreté est très légèrement supérieur par rapport à la moyenne française mais, si on va aux Grésilles ou à la Fontaine d’Ouche, on sent véritablement l’abandon. Beaucoup de choses ont été faites, un gros travail a été réalisé mais on a pensé que détruire et reconstruire des beaux bâtiments serait suffisant. Le beau lieu, comme le PMU, qui créait de la mixité sociale et de la vie, a disparu. Il existait une interaction pour l’inscription dans les clubs de sport, pour l’obtention de stages…

Je ne le vois plus et, moi-même, je me reconnais plus dans mon quartier d’origine. La dynamique associative a disparu : avant on avait le temps de penser aux autres, ce n’est plus le cas. Beaucoup d’argent a été investi sincèrement et d’une façon bienveillante dans l’ANRU mais on a oublié l’humanité. On devrait commencer par l’humain et, ensuite, on construit à partir de là… Dans le domaine du social, du pouvoir d’achat et de la fiscalité, il y a une transversalité qui doit commencer par le bas, à savoir les fondamentaux, c’est à dire l’humain ».

 

Jean-Quentin Seguenot

Dirigeant de Seguenot Immobilier

« De par ma profession, je vais balayer l’habitat. Au niveau du logement social, je ne souhaite pas que l’on maintienne une partie de la population dans des habitations à loyers modérés. Il existe l’acquisition sociale et celle-ci est très marginale. Plutôt que de laisser des gens toute leur vie dans des HLM, il faut les inciter et les aider à ce qu’ils puissent acheter leur logement. Cela donne une dignité et nous sommes un pays de propriétaires qui aiment la pierre. Ils pourront alors transmettre à leurs enfants. Il faut développer cela de façon importante. Cela permettra aussi de responsabiliser au niveau de l’habitat. Je tiens véritablement à cet ascenseur social.

Sur les Airbnb, on est un peu schizophrène là-dessus. Quand on part en vacances, on utilise Airbnb mais, quand on voit la difficulté pour trouver un logement en location, on devrait s’interroger. Quand je vois le montant des loyers des studios pour les étudiants, il faut avoir les moyens. C’est un véritable stress pour les parents. Il faut aussi réfléchir au moyen de réduire les montants des mensualités pour accéder aux maisons de retraite. Cela touche à l’habitat car c’est la dernière maison. Les gens qui pourraient transmettre un petit patrimoine à leurs enfants doivent malheureusement le liquider pour avoir les moyens d’aller dans une de ces maisons. Il y a un vrai souci sur ce pan là aussi… »

Propos recueillis par Xavier Grizot