Et vous, vous tutoyez ?

Pour les Anglais et les Américains (entre autres), les choses sont un peu plus faciles de ce côté-là. Le « you » est un passe-partout relationnel qu’on emploie en parlant à un enfant ou à un président. Mais ici, c’est différent. Qui tutoyer, et qui vouvoyer ? Bien sûr, il y a les évidences : on tutoie ses proches, famille et amis, et les personnes que l’on connaît bien, comme les collègues, ou plutôt certains mais pas tous. Mais vous connaissez bien votre médecin ou vos beaux-parents, et vous ne le tutoyez pas forcément pour autant.

Au travail, on peut donner du « tu » à un égal hiérarchique, mais avec son supérieur, pas évident d’être aussi « familier ». Pareil avec les subalternes. Si vous les tutoyez et qu’ils vous rendent la pareille, les choses risquent de se compliquer en cas de problème ou de conflit. Car nous y voilà : le vouvoiement met à distance, là où le « tu » induit un rapport franc, naturel et même amical.

Vieux réflexe, d’ailleurs, des sociétés sans classes comme le communisme, la culture syndicale et les sociétés ésotériques, voyant tous les membres se tutoyer en s’appelant « frère » ou « camarade » ; alors qu’à l’inverse, dans les castes aristocratiques et grand-bourgeoises, les époux se vouvoient, et les enfants donner pareillement du « vous » à leurs parents. Jusqu’à récemment, d’ailleurs, nos présidents (de droite, de Giscard à Chirac) vouvoyaient la « première dame », même en privé. Les choses ont bien changé.

Ce qui est certain, c’est que le « tu » et le « vous », qui ornent une phrase sur deux en situation de dialogue, sont des marqueurs symboliques forts. Ils en disent beaucoup sur une relation, autant que sur la position sociale des interlocuteurs. Les choses sont subtiles et complexes. Il serait totalement inapproprié de tutoyer une personne âgée ou « importante » de prime abord. Et pourtant les enfants tutoient spontanément ! C’est ensuite que l’intégration des règles sociales leur inculque que tout est socialement affaire de hiérarchies et que l’on doit en permanence se positionner sur cette échelle. Or, le « tu » et le « vous » disent où l’on est, d’où l’on parle, et à qui. D’ailleurs, dans certaines relations, l’un tutoie là où l’autre se sent obligé de donner du « vous » ; et ce sont des choses que l’on accepte « naturellement », sauf à faire tâche ou scandale. Ainsi, les relations de maître à élève ou disciple, ou ces rapports asymétriques ou le statut et/ou l’âge place(nt) l’un « au dessus », indéniablement.

Il est étonnant de constater qu’actuellement, les choses se simplifient et se complexifient en même temps du côté de cette règle du « tu » et du « vous ». Elles se simplifient car l’influence de l’anglais, le jeunisme et la culture relationnelle des réseaux sociaux inclineraient à tutoyer de prime abord ses interlocuteurs.

Mais a contrario, les choses se complexifient car l’esprit tatillon et procédurier qui régit de plus en plus les rapports sociaux inclinent à la prudence et à la distance. Un excès de familiarité, traduit par ce suspect « tu », pourrait être reproché, et même justiciable. Difficile de s’y retrouver ; et impossible de les zapper, dès lors qu’on parle à quelqu’un. Il n’est pas évident de franchir le pas du « tu », et impossible, une fois qu’on tutoie, de revenir en arrière ! Pour tutoyer, il faut être « à tu et à toi » selon la vieille expression. Avant cela, « vous » de rigueur ; car on ne reprochera jamais d’être trop poli ; il peut être cuisant de se voir rappeler qu’on ne l’est pas assez.

Pascal Lardellier