Vincent Martin : « La trajectoire bas carbone » 

Le secteur des Travaux Public a pris un tournant conséquent ces dernières années afin d’œuvrer au développement durable et à la préservation de la planète. Dans le même temps, il demeure un moteur majeur de l’économie. Le Président de la Fédération Régionale des Travaux Publics de Bourgogne Franche-Comté, Vincent Martin, nous détaille les enjeux de ce secteur d’avenir. Tout en lançant un appel aux jeunes (et aux moins jeunes) : « Rejoignez-nous ! »

Dijon l’Hebdo : La Fédération Nationale des Travaux Publics a participé au Salon des Maires et des Collectivités à l’espace « Lab Territoires Bas Carbone ». Une façon de montrer votre implication dans la préservation de la planète ?

Vincent Martin : « Nous en parlons un peu plus maintenant mais cela fait bien longtemps que nous avons avancé dans le domaine. Nous recyclons les matériaux depuis de nombreuses années, nous avons toujours tenté d’optimiser les transports de matériaux par voie routière. Nous sommes sensibilisés depuis très longtemps. Nous faisons aujourd’hui des enrobés dits recyclés, des bétons avec des granulats recyclés. Notre implication dans ce que j’appelle l’économie circulaire – je préfère parler aussi de transition énergétique et économique plutôt que de transition écologique – est très forte. Les Travaux Publics sont moteurs en la matière et, maintenant, il faut le faire savoir ! »

DLH : N’est-ce pas aussi une manière de dépoussiérer l’image des Travaux Publics que peuvent avoir encore certains ?

V. M : « Je caricature mais les Travaux Publics ne sont pas que des engins et des matériaux qu’on véhicule sur l’ensemble du territoire. Nous avons appelé cela la trajectoire bas carbone des Travaux Publics. La décarbonation de l’acte de construire dans les infrastructures est capitale. Notre objectif est de réduire les émissions de gaz à effet de serre mais aussi de construire autrement. La profession est aussi conseil auprès des collectivités, des élus, car, comme je l’ai dit, nous devons être moteurs et apporter notre contribution dans les techniques d’infrastructure. C’est notre métier et nous sommes en mesure de les conseiller. Sur la partie développement durable, les Travaux Publics, qui peuvent proposer des solutions alternatives, sont entendus et écoutés des maires et des présidents de communautés de communes. Et je peux même élargir aux présidents des départements. Lorsque l’on parle de routes départementales, ceux-ci sont sensibles aussi à l’utilisation de matériaux recyclés. Nous devons faire de la préconisation et du conseil auprès de nos donneurs d’ordre ».

DLH : La part de l’activité des TP dans les émissions de gaz à effet de serre françaises représente 3,5%… ce qui est beaucoup moins que le secteur du bâtiment.

V. M : « Les émissions carbone des activités TP représentent 23 millions de tonnes de CO2, dont principalement 6 millions de tonnes pour les carburants sur les chantiers, 1 million pour le transport de marchandises, 14 millions pour les matières premières, l’utilisation des sols… Nous avons un enjeu très important : c’est celui des énergies utilisées par nos engins. Les constructeurs doivent être au rendez-vous pour adapter leur matériel. Aujourd’hui nous sommes prêts mais nous sommes confrontés à des constructeurs qui ne le sont pas encore. Lorsque vous regardez qui s’engagent dans les poids lourds hydrogène, ce ne sont que les collectivités dans le cadre des bus ou des bennes à ordures ménagères. Pourquoi ? Parce que les coûts sont 30 à 40% supérieurs aux anciens engins. Sur les engins de construction, nous avons déjà des modèles hybrides mais c’est epsilon sur la totalité du parc. On voit bien que tout n’est pas encore au point. Lorsque certains annoncent l’arrêt de l’ensemble des véhicules thermiques en 2030, on voit bien qu’économiquement ce ne sera pas possible, qu’un mix énergétique à terme sera nécessaire. Si tout le monde est à l’électrique d’ici 10 à 15 ans, nous aurons beaucoup de soucis à nous faire en terme de consommation. Je suis contre toute forme de dogmatisme dans le domaine et je prône, pour ma part, le mix énergétique. Dans mon entreprise, j’ai mis en place les biocarburants. J’ai acquis l’année dernière une usine de combustion de bois et nous travaillons également sur un projet hydrogène. C’est transitoire avant d’avoir des technologies abouties. Nous faisons tous des efforts aujourd’hui mais nous devons mettre la pression sur les constructeurs. Ils sont dans l’incapacité de nous fournir, dans les 5 ans, un parc matériel que je pourrais qualifier de « vert » afin de renouveler le nôtre. Ils doivent accélérer ! »

 

DLH : Les Travaux Publics se sont engagés à mettre en place une trajectoire de décarbonation de - 40% d’ici 2030…

V. M : « Nous devons être crédibles. Il ne faut pas raconter des histoires. Il ne faut pas dire que l’on va décarboner tous les chantiers. Nous n’y arriverons pas. Nous réduisons les transports, nous faisons du recyclage de matériaux sur site, nous recyclons les enrobés, nous utilisons même sur des émulsions de bitume des liants végétaux… »

DLH : Vous défendez l’idée que « l’économie passe par les infrastructures »…

V. M : « Les Travaux Publics sont essentiels. Et cela a été prouvé. Lors de la crise sanitaire que l’on a traversée, nous étions parmi les rares professions à pouvoir travailler. Ce fut une véritable chance vis-à-vis de nos salariés que nous avons pu employer, contrairement, par exemple, à la restauration, qui souffre beaucoup aujourd’hui pour la reprise du travail. Il est nécessaire de faire prendre conscience aux élus de proximité que l’économie passe par les Travaux Publics. Et, vous le savez, je suis très attaché aux élus de proximité parce que ce sont eux qui génèrent l’économie locale. Il est nécessaire que la région soit attractive et fasse venir des entreprises. Nous-mêmes, nous devons recruter. Lorsque l’on recrute une personne, j’ai coutume de dire que nous recrutons une famille. Il est nécessaire que le conjoint se sente bien, trouve du travail, que les enfants disposent de bonnes écoles, qu’ils aient des activités le week-end… Le territoire se doit d’être attractif et, pour ce faire, il doit être doté d’un réseau d’infrastructures routiers, ferroviaires, numériques… La fluidité dans les transports est capitale. Beaucoup de Parisiens s’installent sur Dijon. Certes, le télétravail est passé par là mais ils cherchent à privilégier la qualité de vie. Ils ne passent pas deux heures chaque jour dans les transports ».

DLH : La commande publique générant 60% de l’activité des TP, le rôle des élus locaux est primordial…

V. M : « Nous avons la chance d’avoir localement des élus qui ont du poids au niveau national. C’est une bonne chose pour nous puisque cela va nous donner encore plus de force ! Je pense à François Sauvadet, président de l’Association des Départements de France, au maire et président de Dijon Métropole, François Rebsamen, qui pilote la commission Castex sur le logement, au président du conseil départemental de la Haute-Saône, Yves Krattinger, qui est à la tête de l’IDRRIM (Institut des routes, des rues et des infrastructures pour la mobilité), à Marie-Claude Jarrot, maire de Montceau-lès-Mines, présidente du Cerema. En Bourgogne Franche-Comté, nous avons des talents… chez les élus aussi ! »

 

DLH : Afin d’aborder la reprise d’après-Covid, vous évoquiez, il y a peu, le triptyque « urgence, confiance, relance ». La confiance est donc toujours présente ?

V. M. : « La confiance est toujours là et, de plus en plus, nous parlons de partenariat gagnant-gagnant avec les collectivités. Nous sommes aujourd’hui des acteurs partenaires et nous sommes engagés à leurs côtés sur le développement du territoire. Ils nous font confiance et nous leur faisons également confiance. Ils doivent prioriser les investissements pour être attractifs et avoir un territoire fluide… »

DLH : C’est la raison pour laquelle la FRTP prend position pour les 2 x 2 voies…

V. M : « Lorsque certains critiquent les mises à 2 x 2 voies ou les contournements, je leur rappelle que la fluidité du trafic est moins polluante que lorsque les gens sont bouchonnés et arrêtés moteur allumé. C’est le cas par exemple sur la Lino. Il suffit de l’expliquer. Je tiens à rappeler que l’automobile reste le moyen le plus répondu. Ce n’est pas vrai qu’à Dijon mais dans le monde entier. En ville, l’on peut prendre le tramway mais ce n’est pas le cas pour tout le monde… »

DLH : Souffrez-vous, comme beaucoup, de la pénurie de matières premières ?

V. M : « Nous la subissons moins que le bâtiment qui a beaucoup de corps d’état secondaires, comme les menuiseries, les PVC, etc. Nous devons faire face au même problème un peu en ce qui concerne les aciers que nous mettons dans le béton. Mais nous subissons de plein fouet les délais d’approvisionnement où, là, que ce soit sur l’acier, la fonte, pour les réseaux d’eau potable, les fournitures de raccordement, les tuyaux en PEHD (polyéthylène haute densité), nous rencontrons de gros problèmes. Nous avons une hausse de prix et les délais sont considérablement accentués, susceptibles, si cela continue, de stopper les échéanciers. Si l’on commande des camions aujourd’hui, nous ne pouvons les avoir qu’à l’automne 2022, voire au premier trimestre 2023. Là, également, c’est très compliqué ! »

DLH : 300 emplois seraient à pourvoir a minima dans votre secteur sur la région. Le recrutement reste-t-il une difficulté criante ?

V. M : « Nous rencontrons des pénuries d’emplois à tous les niveaux de postes. Je suis très inquiet. Ce n’est pas qu’un problème de branche, c’est un problème de motivation. Il faut remettre la France au travail. Nous sommes dans une société où l’on a gentiment fait prendre conscience aux gens qu’ils pouvaient aussi gagner de l’argent sans travailler. C’est mon leitmotiv : il faut que la France travaille. Ce n’est pas une question de compétence : il nous faut dans les Travaux Publics, des gens courageux, qui arrivent avec le sourire le matin et qui ont envie de travailler. Nous avons un outil de formation exceptionnel, l’Ecole des Travaux Publics. Pour les gens qui n’ont pas de qualification, nous avons la formation continue. Nous avons des tuteurs dans nos entreprises. Ce n’est pas non plus une question de rémunération ni de pénibilité, parce que nous avons fait de gros progrès dans la digitalisation de nos machines. C’est un secteur en pleine évolution qui se modernise. Je lance un appel sur l’attractivité des Travaux Publics. Venez nous rejoindre ! »

Propos recueillis par Camille Gablo