Aline

Quasi biopic québécois de Valérie Lemecier avec elle-même, Sylvain Marcel, Danielle Fichaud, Roc LaFortune et Antoine Vézina (126 minutes).

Québec, fin des années 60, Sylvette et Anglomard accueillent leur quatorzième enfant : Aline. Dans la famille Dieu, la musique est reine et quand Aline grandit on lui découvre un don, elle a une voix en or. Lorsqu’il entend cette voix, le producteur de musique Guy-Claude n’a plus qu’une idée en tête… faire d’Aline la plus grande chanteuse au monde. Epaulée par sa famille et guidée par l’expérience puis l’amour naissant de Guy-Claude, ils vont ensemble écrire les pages d’un destin hors du commun.

Au cœur d'une grande histoire d'amour

Réussir un biopic est une gageure quasi insurmontable : les édulcorations et approximations surprenantes de Bohemian Rhapsody en sont la preuve. Sauf, si comme Valérie Lemercier, vous choisissez de faire un pas de côté. Avec une inventivité, une liberté, une sensibilité qui n’appartient qu’à elle, la cinéaste baroque et barrée réussit son grand film sur Céline Dion … qu’elle choisit délibérément d’appeler Aline, clin d’œil à la chanson de Christophe, sortie deux ans avant la naissance de la chanteuse, en 1968.

Aline s’ouvre sur un plan de Céline/Aline qui pleure dans son grand lit blanc, casque sur les oreilles : d’abord la caméra se concentre sur son visage, puis le plan s’ouvre sur les kleenex et ses enfants qui dorment avec elle. Tout au long du film, la réalisatrice va faire preuve d’une créativité imaginative et astucieuse, dans une œuvre où Lemercier choisit d’interpréter l’artiste à tous les âges de sa vie, dans un film proche de la fable, dont la narration commence en 1932 et se termine en 2016.

Le cœur du film est bien la folle histoire d’amour entre la diva et son imprésario, cette relation peu commune et fort romanesque entre Céline Dion et René Angélil. La chanteuse arrive dans la vie du producteur à un moment où celui-ci est prêt à abandonner sa carrière - juste après le départ de sa vedette, la chanteuse Ginette Reno. René révèlera Céline, tandis que celle-ci le sauvera. Il hypothéquera sa maison, afin de produire son premier disque et de nourrir pour elle de grandes ambitions.

Sans kitsch ni cosplay

Pour la crédibilité du film, Valérie Lemercier impose un casting à quatre-vingt-dix pour cent québécois. Sylvain Marcel qui incarne Guy-Claude est bouleversant de sensibilité. Pour incarner Sylvette, la mère, la réalisatrice choisit la grande Danielle Fichaud, actrice et professeure de théâtre. Jean-Bobin, le frère aîné d’Aline, petit rôle au départ, s’est densifié grâce à la force de proposition du comédien Antoine Vezina, notamment lors de la scène désopilante du coup de téléphone.

Sans aucune moquerie et avec une grande bienveillance, Valérie Lemercier ne se situe jamais dans la parodie. Elle parvient à faire d’Aline son double, en même temps que celui de la grande Céline, dévoilant la solitude de l’artiste, ses angoisses, son côté sentimental et fou à la fois. Une des plus belles scènes du film, est sans aucun doute la déambulation spleenétique et matinale de la chanteuse dans les rues de Vegas, sur une merveilleuse bande son signée Rufus Wainwright.

Les chansons de la star sont interprétées pour le film par la chanteuse française d’origine italienne Victoria Sio. En fil rouge, les spectateurs ont le bonheur d’entendre l’instru « Nature Boy » de Nat King Cole, qui devient le thème récurrent d’Aline. Enfin, l’extraordinaire chanson « Ordinaire » de Robert Charlebois débute et clôt le film dans deux versions différentes : une première masculine et originale, une seconde adaptée pour le charisme de Céline :

« Un jour, quand je serai trop lasse / Je songerai à céder ma place / Je ferai mes adieux avec classe / J'espère vous laisser une trace / Et graver à vie dans vos cœurs / Que de l'amour, que du bonheur. »

Déclaration d’amour extravagante à une Céline Dion fantasmée, tragi-comédie romantique, film libre et enchanteur, grand film populaire et réflexion sur la création et la trace que laisse l’artiste, Aline est tout cela à la fois. Valérie Lemercier parvient avec un talent fantasque et une immense tendresse à éviter les pièges du biopic et le kitsch du cosplay.

Raphaël Moretto