Cancer : les mots pour le dire

Scène inaugurale du Pavillon des cancéreux, d’Alexandre Soljenitsyne, : «Le pavillon des cancéreux portait le numéro… 13. Paul Nikolaïevitch D. n’avait jamais été superstitieux et il n’était pas question qu’il le fut, mais il ressentit une pointe de découragement lorsqu’il lut sur sa feuille d’entrée : « pavillon 13 ». « Je n’ai pas le cancer, n’est-ce pas docteur ? »… « Mais non, mais non, bien entendu » lui répondit pour la dixième fois le docteur pour le tranquilliser ».

Cet extrait saisissant met en abîme le « mal-à-dire » le cancer. Comme si ces mots portaient la capacité d’infecter. Car si le héros du maitre-ouvrage de Soljenitsyne nomme son cancer, c’est sous forme de dénégation, comme pour le repousser de manière conjuratoire.

Bernard Tapie, disparu le 3 octobre dernier, a rendu public le courageux combat contre son cancer avec ses mots directs et « cash », le désignant explicitement pour décrire son âpre corps à corps avec la maladie, qui a duré des années. Mais si ce personnage à la volonté hors du commun a souhaité faire évoluer le regard sur le cancer et déjà les mots le désignant, cela reste rare – on entend le plus souvent parler, au sujet du cancer, de « longue maladie », de « crabe » ou de « maladie douloureuse ». Pourtant, cette maladie (qui recouvre mille formes plus ou moins graves, plus ou moins difficiles à soigner, plus ou mois imprévisibles dans leurs évolutions) est bien affaire de mots, en premier lieu. Et elle rappelle la puissance du langage, qui fait advenir et exister, et qui assigne en désignant.

Le cancer est une métaphore, une allégorie. On parle ainsi de « cancers de la société » à propos de la violence, de la pauvreté, de la solitude. Le cancer réel, lui, symbolise un mal tout à la fois insidieux, patient et indifférent aux destins qu’il brise. Il surgit alors qu’il était niché depuis des années, pour transformer les vies, infléchir les destins, cristalliser les relations. On lui prête des intentions, des traits de personnalité : il est décrit « agressif » ou « fulgurant », mais il invite au combat, éprouvant les corps autant que les personnalités.

Annoncer un cancer bouleverse la vie, rendant le malade soudain terriblement mortel. Et il devient un patient, alors que paradoxalement son rapport au temps s’accélère. Le sens de la vie, l’imminence possible de la mort : il y a, dans le cancer considéré comme expérience humaine fondamentale, quelque chose d’ultime, en prise directe avec le sacré. Et l’on sait que bien des religions et des traditions usent de mots choisis pour évoquer ce sacré, considéré comme puissance supérieure, force transcendante. On peut même ne pas nommer ce qui est innommable, comme si dire les mots pouvaient convoquer (et déchainer) ce qu’on évoque.

Or, l’annonce du cancer le fait advenir. Prononcer son nom est toujours un moment existentiel intense. Et le cancer est bien un « mal à dire ». C’est pour cela que le cancer est affaire de métaphores, de litotes, de périphrases, une fois que sa réalité a été énoncée, avec les bouleversements qu’on imagine.

Et la nommer revêt parfois le pouvoir de transformer les statuts, les relations. Enoncer le diagnostic du cancer sonne toujours comme la proclamation d’un verdict. De ce fait, le cancer remet dans notre société prométhéenne et faustienne quelque chose de l’ordre du fatum, du Destin (au sens de « fatalité » chez les Romains). Prométhéenne et faustienne, tant est tenace l’idée que la technique peut permettre d’accéder à une forme de vie éternelle. Et pourtant… Quelques mots, et le destin bascule.

Delphine Horvilleur a écrit dans Vivre avec nos morts (Grasset, Paris, 2021) des pages fortes et sensibles sur ce moment précis où les mots bousculent et bouleversent tout, car on apprend que : « Un jour, mon téléphone sonne. Je suis seule avec un café en train d’écrire. Au bout du fil, ce n’est pas sa voix mais celle de son mari. Il me dit qu’un examen de routine a montré chez Ariane un « petit quelque chose », qu’il va falloir vérifier, une petite tâche à l’I.R.M. cérébral que les médecins ne peuvent identifier. Je sens bien qu’il cherche les mots qui permettent de minimiser, ceux qui ne veulent pas inquiéter et souhaitent à tout prix laisser dans la conversation la possibilité d’une légèreté. Mais, à cette seconde précise, lui et moi le savons, la vie a basculé » (p. 128). La puissance des « mots dits » métamorphose le cours des destins, par leur simple énonciation.

Le cancer, une fois nommé, énoncé, change le cours de la vie, renvoyant chaque malade à sa finitude, l’inscrivant dans une temporalité différente, urgente et comptée.

De ce fait, on va ruser avec la maladie, en la désignant par l’euphémisme, cette figure de rhétorique qui minore la chose dite, l’atténue. Car souvent, parler du cancer, cela revient à user de périphrases, de litotes, de formules édulcorant le mal.

Il y a dans ces « tours et détours » de langage quelque chose de l’ordre de la conjuration. Ainsi, le cancer est une « longue maladie », une « maladie douloureuse », il est le « crabe » (son étymologie vient d’ailleurs de là, du mot grec « karkinos »)

Ces euphémismes, très fréquents pour désigner le cancer, rappellent que celle-ci reste un tabou dans notre société. Or, le tabou requiert des attentions, des précautions, d’attitudes et de langages. Car, on y revient, le cancer impose une blessure narcissique à notre société technicienne, il redit l’urgence de vivre, la fragilité des destins, la finitude des corps, il amène à une réflexion subite sur la vie et la mort.

Et la maladie, dans ce qu’elle impose de confrontation avec ces questionnements existentiels, renvoie bien à quelque chose de sacré ; comme le Covid, qui a remis du sacré dans nos vies, aussi, via les catégories du pur et de l’impur. En attendant, les campagnes de sensibilisation, de prévention, de soutien se multiplient, et c’est très bien Elles contribuent toutes à démystifier et dédiaboliser, et donc à désacraliser « le crabe », pour le ramener à hauteur d’homme ; et un jour le vaincre.

Pascal Lardellier