De Julia Ducournau à Audrey Diwan

Mes voyages cinématographiques

Cela faisait un petit moment que je ne vous avais pas écrit. Durant ces longues semaines souvent pluvieuses, des jeunes femmes ont marqué de leur empreinte le cinéma français, la BAC de Marseille s’est enflammée, tandis que notre plus grand comédien mettait les bouts pour l’au-delà.

17 JUILLET. Julia Ducournau est la première femme à décrocher seule, non la lune, mais une palme d’or à Cannes, et qui plus est avec un film de genre : double performance historique ! Fini l’époque où la « French frayeur » ne s’adressait qu’à un public restreint. Ducournau réussit avec Titane à créer un lien corporel entre son spectateur et le personnage d’Alexia (incroyable Agathe Roussel), tueuse en série victime d’un terrible accident de voiture durant l’enfance, et contrainte d’emprunter l’identité d’un jeune garçon disparu pour échapper à la police. Histoire d’amour, de morts et de (re)naissance entre deux cabossé.e.s de la vie dans un style très … « Ducournau » ! Même si les références à Cronenberg (Crash, La mouche) et Carpenter (Christine) semblent évidentes, rien n’empêche de penser à Mortelle randonnée (1983) de Claude Miller, d’après Marc Behm, sur un scénario de Jacques et Michel Audiard. Bravo à la réalisatrice qui confirme après Grave et à son interprète principale, bravo également à Vincent Lindon, Ruben Impens (chef opérateur) et Jim Williams (compositeur) pour ce(tte) Titane qui transcende totalement le genre, les genres. Le film, encore dans certaines salles, sort en vidéo le 16 novembre : c’est un voyage nocturne dont on ne ressort pas indemne !

18 AOÛT. Avec plus d’un million de spectateurs en moins de trois semaines, Bac Nord de Cédric Jimenez réussit son pari d’attirer le public des aoûtiens dans les salles. Inspiré d’une histoire vraie qui a secoué la BAC de Marseille en 2012, le film est porté par un trio d’acteurs stupéfiant – Gilles Lellouche, François Civil, Karim Leclou – accompagné par les géniales Adèle Exarchopoulos et Kenza Fortas. On passe du western urbain musclé, nerveux et rythmé au drame personnel intimiste et à la réflexion sur un régime à bout de souffle. Bac Nord n’est pas un film pro-flics, le système en prend pour son grade. Il n’est pas non plus qu’un simple film d’action spectaculaire : plus qu’un voyage, c’est une immersion ! Jimenez et sa scénariste Audrey Diwan (nous y reviendrons) prennent clairement parti pour les hommes de terrain, abandonnés par une hiérarchie sans moyens, totalement dépassée par les évènements. Il serait beaucoup trop simpliste d’ériger Bac Nord en un film « démago et de droite ». Certains l’ont pourtant fait … c’était facile. Et faux de surcroît.

6 SEPTEMBRE. N’y allons pas par quatre chemins. Sans Belmondo, vous ne seriez pas en train de lire mes chroniques depuis sept ans dans votre journal. C’est Belmondo qui m’a fait passer sans transition de Zidi, Lautner, Oury, Becker et Deray à Godard, Chabrol, Peter Brook, Sautet, Melville et Truffaut, sans oublier Rappeneau ! C’est lui qui m’a fait comprendre qu’il n’y avait pas de frontières entre cinéma d’auteur et cinéma populaire, m’évitant tout bornage inutile. En 2016,  il se racontait pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valaient mieux qu’une ! Cet acteur immense et comédien infatigable aura incarné une insolente modernité décontractée, tournant dès le début le dos au « cinéma de papa » sclérosé des années cinquante. Et non, il n’y aura pas de nouveau Belmondo, pas plus qu’il n’y eut de nouveau Gabin ou Ventura !

En près de quatre-vingt films, Jean-Paul s’est imposé en héros idéal, avec cette bonne idée de ne jamais trop se prendre au sérieux, contrairement à son frère d’arme Alain Delon. A bout de souffle de Godard est le quinzième long-métrage de Belmondo (il a déjà tourné avec Marcel Carné, Claude Chabrol, Peter Brook, Alberto Lattuada et Claude Sautet) : son rôle de Michel Poiccard au côté de Patricia Franchini (l’incroyable Jean Seberg), le fera entrer dans la légende. Il enchaînera dans les années soixante avec des chefs-d’œuvre en tout genre : Un singe en hiver, Le Doulos, Cartouche, L’homme de Rio, Cent mille dollars au soleil, Le Voleur, La Sirène du Mississipi

Près de soixante ans après avoir été ce tendre voyou, ce fils de sculpteur qui hantait avec son père les galeries du Louvre le dimanche, notait quelques regrets : la déception de ne pas avoir pu adapter au cinéma avec Jean-Luc Godard le Voyage au bout de la nuit de Céline. Dans Pierrot le fou, « Mon personnage s’appelle Ferdinand, en référence à Louis-Ferdinand Céline, l’auteur d’un livre qui ne me quitte jamais. Je suis tombé sur Voyage au bout de la nuit à l’époque du Conservatoire, ou plutôt il m’est tombé dessus pour ne plus me lâcher. Depuis je rêve d’être Bardamu. » En 1960, Michel Audiard acquiert les droits du Voyage. Il sait qu’il peut compter sur Belmondo et souhaite confier la réalisation du film à Godard : «Pour Céline, il faut un gars comme lui. Ah ! Quand Bardamu va à New York, je vois ça d’ici. Il n’y a que Godard pour faire ça » (Paris-Presse, 1964). Mais pas un producteur n’aura les épaules pour monter à bien le projet.

Bébel, à l’origine Pépel (nom du personnage joué par Jean Gabin dans Les Bas-fonds de Jean Renoir) ne sera jamais Bardamu. Mais il fut bien plus. Il demeura un comédien total, alternant films d’auteurs et films populaires, Duras dans le texte et cascades dans les airs, tournant la même année avec Godard et de Broca, Resnais et Verneuil, renaissant de ses cendres avec Lelouch, jouant Kean de Sartre après vingt-huit ans d’absence sur les planches … Oui, Belmondo c’était tout ça : une partie de nous-mêmes heureuse et émue dans ces mille vies qu’il nous a données à voir, à entendre, à lire, à imaginer, avant son dernier grand voyage.

11 SEPTEMBRE : le président du jury de la 78e édition de la Mostra de Venise, le cinéaste sud-coréen Bong Joon-ho, décerne le Lion d’or à la cinéaste Audrey Diwan, réalisatrice de L’Evénement, un film sur l’avortement, adapté du roman éponyme et autobiographique d’Annie Ernaux : « Je me suis faite engrossée comme une pauvre. » L’histoire d’Anne, très jeune femme qui décide d’avorter afin de finir ses études et d’échapper au destin social de sa famille prolétaire. Un voyage temporel dans la France de 1963, dans une société qui condamne le désir des femmes, et le sexe en général. Une histoire simple et dure retraçant le chemin de qui décide d’agir contre la loi …

Allez, belle rentrée !

Raphaël Moretto

Titane de Julia Ducournau, chez Diaphana, 20€ à partir du 16 novembre.

Bac Nord de Cédric Jimenez, encore dans les salles.

Mille vies valent mieux qu’une de Jean-Paul Belmondo, Le livre de poche, 7,40€ .

L’Evénement d’Audrey Diwan, en salle le 2 février 2022.

Illustration : François Plassat