L’essentiel et le futile, ou des urgences de vivre

La crise du Covid a posé une question existentielle, à laquelle l’État et bien des citoyens n’ont pas apporté la même réponse : celle de savoir ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas. Car cette dichotomie établie d’un point de vue légal qui fait la part entre « l’essentiel et le non-essentiel », a ouvert un intense débat national. Et ce débat a été traité dans les faits avec une géométrie variable très française dans l’esprit.

L’idée, logique et légitime lors des confinements, c’est de réduire les déplacements, les attroupements et les affluences dans les magasins et lieux d’approvisionnement, afin qu’un trop grand nombre de personnes ne s’y entassent pas. Lors du premier confinement, des listes ont donc été établies des commerces qui étaient dits « essentiels » : alimentation, puériculture, métiers du soin, mais aussi tabac et presse... Et puis il y a ceux qui ne l’étaient pas : salons de coiffure, magasins de vêtements, literie et surtout librairies. Ces nomenclatures édictées par l’administration ont été glosées à l’infini par les médias, l’opinion et les réseaux sociaux. Et on imagine le désarroi de tant de syndicats professionnels s’estimant lésés, car injustement rejetés dans le camp de l’inessentiel.

Face à ce qui fut considéré comme une série d’injustices, l’Etat dû rapidement faire marche arrière et rouvrir, entre autres, les librairies. On est quand même au pays de La Fontaine, de Voltaire et de Proust ! Nous avons été nombreux à considérer que nous vivions en Absurdie, face à ces listes abracadabrantesques affinées au fil des jours. Qui dit « essentiel » dit, dans le jargon administratif, « non-essentiel ». Il y a déjà une grande violence symbolique dans cette négation. La violence symbolique a été redoublée par ces images de supermarchés dans lesquels des rayons entiers étaient bâchés ou « filmés », interdits d’accès, délimités comme des lieux de crime… Et de quoi parlait-on ? Des vêtements pour les plus de 3 ans, des « produits culturels », et de jouets, surtout. Or, il y a des accessoires qui n’en sont pas pour ceux qui estiment en avoir besoin. Il y a l’essentiel, le nécessaire et l’urgence du moment, et qui peut en juger pour autrui ? L’adulte peut-il avoir besoin de livres (ou d’un coiffeur) et ses enfants de jeux ? Il fut décrété que non. Cette logique administrative rejette des pans entiers de nos vies vers de l’accessoire, et donc de l’inutile.

Ce sont les contacts avec nos proches, leur simple présence qui étaient devenu inutiles et interdits, « si on veut aller par là », eu égard à la criminalisation des « lieux de convivialité ». On peut le comprendre dans une certaine mesure. Mais comment excuser l’interdiction de la visite aux personnes très âgés, voire l’impossibilité d’assister à des funérailles ? Essentiel, de préserver des vies « coûte que coûte », bien sûr, mais l’impression a été donnée que nos vies claquemurées se trouvaient réduites à leurs fonctions organiques, juste agrémentées de ce qui est « amazonisable ». Par contre, « non-essentiel » le lien social, la culture, l’éducation, les cultes, la vie de l’esprit. Ce qui a fait surtout scandale, ça a été de voir que les lieux de grande consommation, dont les supermarchés, drainaient des affluences impressionnantes sans forcément respecter les « jauges » ni la distanciation, alors que des « lieux de ressourcement » peu fréquentés et où lesdites jauges auraient pu facilement être respectées (musées, librairies…) étaient interdits.

Sans vouloir faire un procès facile à une gestion difficile de la crise, il va sans dire que ces disparités entre un essentiel largement consommatoire et un « superflu » (donc « inutile ») culturel et cultuel en dit long sur les priorités de notre époque. Les rites les plus sacrés, l’achat de « nourriture pour l’esprit », la visite à des personnes malades et vulnérables : interdits ou suspendus. La foire au boudin en supermarché : essentielle ! Le mercantilisme et l’utilitarisme de notre société ont trouvé une incarnation éclatante dans cette liste de Prévert de l’autorisé et du non-autorisé, de l’utile et du futile, selon une logique et une nomenclature oscillant entre l’ubuesque et le kafkaïen.

Osons cette transition : bien des récits concentrationnaires ou de détention disent combien c’est le lien fort noué avec les compagnons d’infortune, ainsi que la nostalgie vivace, obsédante de la culture et de la poésie qui ont « aidé à tenir ». Finalement, ce qui fait le sel de la vie – ce qui nourrit l’âme et l’esprit – a été interdit et répréhensible, alors que l’on ramenait la vie à l’organique.

Les contingences sanitaires ont réduit nos existences à leur part biologique, tout en zappant une partie de la définition de la santé selon l’OMS, englobant « le bien-être, l’équilibre social, moral et psychique ». Nécessité fait certes loi. Les urgences étaient saturées et la situation était plus que grave. Mais l’urgence, n’était-ce pas de retrouver un peu de la légèreté de la vie, non réductibles à la satisfaction du biologique, et qui prend son envol bien au dessus des contingences matérielles ; rappelant cet adage antique : Vivitur ingenio, ceatera mortis erunt… « Nous vivons pour (ou par) l’esprit, tout le reste se destine à la mort ». En clair, nous sommes des êtres de chair et de sens, et en rien nos vies ne peuvent se réduire à la consommation. A ce titre, le mépris technocratique pour la culture, dans l’édiction des anathèmes jetés l’an dernier sur les livres et les musées, fera date, et fera tâche.

Pascal Lardellier