Le confinement, chez Proust ou comme Zola…

Le confinement, acte 3. Flash back sur le plus dur, le plus long, le celui du printemps 2020. Quelques heures avant qu’il fut annoncé et mis en application, nous étions très nombreux à ne même pas considérer la chose raisonnablement, car il s’agissait d’une pure abstraction. Et puis le 16 mars 2020, d’un ton martial, Emmanuel Macron décréta ce confinement, en vigueur dès le lendemain midi. Il a donné lieu à des scènes ubuesques et anxiogènes, files d’attente devant les magasins d’alimentation, embouteillages monstres pour sortir des grandes villes, et déjà de Paris. Mais tout cela n’allait durer que deux semaines ou guère plus, c’est en tout cas ainsi que la chose était présentée. Ces « 15 jours pour commencer », c’était une manière de dédramatiser, peut-être de « faire passer la pilule ».

Passés les moments de panique, de réorganisation hâtive ou de délectation, aussi, à la perspective de cette réclusion qu’on voulait croire agréable, il est clair que le confinement n’est pas vécu de la même manière par tous les Français.

Évacuons tout de suite (par décence) les références littéraires qui seraient incongrues, de Robinson Crusoé à Anne Frank. Il faut raison garder. En dépit des disparités de conditions de confinement, celui-ci a été vécu avec Netflix, Uber et Amazon, la possibilité de sorties quotidiennes, l’opportune occasion de ranger sa bibliothèque ou son dressing, de repeindre son salon et déjà de changer de rythme, d’instaurer de nouveaux rites personnels et familiaux. L’oisiveté et l’angoisse ne pointèrent pas tout de suite, pour la plupart d’entre nous. Ce qui nous met les nerfs à vif, c’est surtout le suspens dans les annonces et les incessantes volte-faces gouvernementales.

Cependant, il faut bien reconnaître que le confinement a été vécu de deux manières : il a été et reste une expérience pour les uns, une épreuve pour les autres. Il est une expérience pour ceux qui ont les moyens socioéconomiques et socioculturels de vivre bien cette parenthèse unique, durant laquelle la restriction dans l’espace permettait paradoxalement de re-conquérir d’autres choses, via l’extension du temps, et du temps libre. Les médias ont beaucoup glosé sur les Parisiens confiné en Bretagne, en Normandie ou sur l’île de Ré, un rien égoïstes en propageant possiblement le virus dans leurs lieux de villégiature. Le confinement a été une expérience quand on a les moyens, le temps et les dispositions pour lire, redécouvrir un réalisateur oublié, méditer sur le cours des choses, ceci dans un environnement domestique agréable ne provoquant aucun stress. Et puis l’autre condition, c’était d’être payé sans (trop) travailler, ou de travailler à distance, protégé d’un monde devenu toxique par son écran.

Mais le confinement est une épreuve pour beaucoup de Français aussi, une épreuve pour ceux que la promiscuité étouffe, épreuve relationnelle pour les couples ou les familles aux relations chaotiques, pour les enfants livrés à eux-mêmes devant la télévision (en dépit de l’obligation de « l’école à la maison »), épreuve pour supporter des voisins bruyants ou sans possibilité de s’aérer ou dans l’impossibilité physique de bouger, de prendre un peu le large.

Et puis le confinement a été une épreuve pour celles et ceux qui n’ont pas vécu le confinement confinés mais en première ligne, soignant, livrant, nettoyant, encaissant… En clair en étant au centre du dispositif, qui en dépit de la mise à l’arrêt de la machine économique et sociale, devait quand même assurer en termes de production, de livraison, de soins.

Les confinements ont été une rétention, ou une détention, ou une parenthèse heureuse pour les personnes ayant les moyens de le vivre ainsi. Il aura permis de revisiter des relations, des aspirations, il a astreint chacun à penser (ou panser) sa vie, le rapport au nécessaire et au superflu, à « l’essentiel et à l’accessoire ». Il a permis quand la maladie n’affectait par les personnes et les familles, de revoir un petit peu les choses. Beaucoup (re-)trouvèrent des passions oubliées, redécouvrirent des choses enfouies dans la mémoire ou les armoires. Beaucoup se remirent à la musique ou à la cuisine, au sport ou à toute autre hobby. On sait aussi (et ce sont des indicateurs imparables !) que beaucoup ont pris du poids pendant le confinement, et que le temps passé sur Netflix, YouPorn et Tinder a « explosé » !

En clair, les confinements, c’est un peu Proust ou Zola, dans la manière dont ils sont vécus. La recherche du temps perdu à Guermantes avec Swann pour les uns, l’Assommoir avec Germinal et le Ventre de Paris pour les autres…

Un pas de côté anthropologique pour conclure : on pourrait aussi lire les confinements, ces périodes de restrictions, comme des périodes d’ascèse rituelle permettant de revenir à la salubrité sociale et à la guérison. Mais avant, il faut passer par la pénitence, la rétention voire la détention. La rémission et la guérison arriveront, après ces confinements comme moments de continence, de privations, et déjà de liberté de circuler. En mai, fera-t-on ce qui nous plait ? En avril, cela tient à un fil…

Pascal Lardellier

Professeur à l'Université de Bourgogne