(Re)découvrir Béla Bartók

Le premier problème pour un Français soucieux de découvrir la musique de Béla Bartók (1881-1945) consiste à prononcer le nom de sa ville natale : Nagyszentmiklós ! qui signifie tout simplement Saint-Nicolas-le-Grand.

A l’époque cette ville se trouvait en territoire hongrois, mais, par les facéties du découpage de l’empire austro-hongrois en 1920, la région d’origine du plus grand compositeur hongrois de tous les temps se situe aujourd’hui en Roumanie.

Bartók fit ses études musicales à Bratislava (qui était à l’époque hongroise et s’appelait Pozsony), puis à Budapest.

L’enseignement y est très germanisé. Les compositeurs admirés sont Brahms, Wagner et Richard Strauss. En ces temps de nationalisme exacerbé, cela déplait fort au jeune Bartók, qui donne ses concerts en costume national (c’est un pianiste de premier ordre) et oblige toute sa famille à appeler sa sœur Erzsébet (Elisabeth) non plus par son surnom Elza, qu’il trouve trop allemand, mais par le plus magyar Böske.

L’une de ses premières compositions est un poème symphonique à la gloire du héros de la révolution de 1848, Kossuth, une œuvre puissante et straussienne au profond parfum hongrois.

Le grand tournant de sa carrière est la découverte, en 1904-1905, de la musique paysanne hongroise : un vaste corpus de chants populaires, profondément différents de ce qui se passait jusqu’alors pour la musique hongroise traditionnelle, celle propagée par les orchestres tsiganes.

La découverte de cette musique toute simple, avec ses tournures archaïques et ses rythmes très particuliers ouvrent à Bartók de nouveaux horizons sonores et l’aide à se libérer définitivement de l’influence de Strauss et Wagner.

Il se fait remarquer en 1910 par son premier quatuor à cordes, mais aura toutes les peines à faire monter ses premières partitions majeures, l’opéra Le Château de Barbe-Bleue et la pantomime Le Mandarin merveilleux, dont le sujet fait scandale.

En compagnie de son ami Zoltán Kodály, il recueille et étudie sans relâche le folklore de Hongrie, qui continue de nourrir son œuvre. Mais la perception des deux amis diverge sensiblement. Kodály a pour but premier de rendre accessible ce trésor, quitte à les faire « rentrer dans le rang » de la musique savante. Il considère le plus humble de ces chants avec un respect infini, se considérant comme un simple artisan sertissant ces perles inestimables.

Au contraire, Bartók trouve dans ces airs ancestraux non pas le parfum national qui colorerait ses partitions, mais la source d’inspiration de ses innovations les plus radicales. Aussi dépasse-t-il largement le cadre du folklore hongrois et se passionne-t-il aussi bien pour les rythmes incroyables des danses bulgares que pour la sauvagerie de certaines musiques turques ou la beauté étrange des noëls roumains.

Après le fonds hongrois, le plus important trésor amassé par Bartók fut le roumain, avec 3400 airs. Sa province natale, la Transylvanie, où cohabitent les deux populations, était son terrain de chasse préféré. Il en rapporta quantité de chants et de danses, qui inspirèrent son œuvre de façons diverses.

Bartók raconte avec beaucoup d’humour comment les langues et les gosiers se déliaient devant le pavillon du phonographe après une ou deux tournées de palinka (eau-de-vie locale) offertes aux chanteurs d’un jour.

En 1919, Bartók participe à l’éphémère gouvernement communiste de la République des Conseils. En 1925, le Concerto pour piano n°1 inaugure la série des grands chefs-d’œuvre de la maturité, que viendront compléter notamment le Quatuor n°5, la Musique pour cordes, percussions et célesta, la Sonate pour deux pianos et percussions, le Concerto pour violon.

« Par le bon bout »

Opposant farouche au nazisme, Bartók s’exile à New-York en 1940. Il y mourra dans le dénuement, emporté par une leucémie en 1945, laissant inachevées ses deux dernières œuvres, le Concerto pour piano n°3 et le Concerto pour alto.

Inspirée par le folklore, l’œuvre de Bartók est profondément humaine. Ses partitions les plus complexes recèlent toujours des trésors de beauté sonore. Toutes ne sont pas faciles d’accès. Des pièces comme la Rhapsodie pour violon et orchestre n°1, qui imite les sonorités de l’orchestre tsigane avec son violon langoureux et virtuose et son cymbalum, parle plus directement à l’auditeur que le Quatuor à cordes n°4, laboratoire d’un langage plus radical.

Aussi est-il important d’aborder la musique de Bartók « par le bon bout », sous peine d’être rebuté par des compositions plus percussives ou plus abstraites que d’autres.

Et l’on découvrira l’une des œuvres les plus riches, les plus originales, les plus marquantes de son siècle.