Covid, colère divine ?

Depuis que les épidémies et les catastrophes climatiques existent, les exaltés et les puritains veulent voir dans leur survenue une punition divine, et un avertissement des Cieux à l’humanité pécheresse. On sait combien la Peste (souvent réhaussée d’une majuscule) a longtemps été considérée comme « le fléau de Dieu », qui appelait pénitence et contrition. Car si elle frappait si violemment les hommes indistinctement, c’est que ceux-ci avaient nécessairement « fauté ». Alors il fallait trouver un bouc émissaire, par delà les infinies repentances qu’imposait aux populations un clergé sourcilleux. A ce « jeu », des sociétés allèrent même jusqu’à des sacrifices humains pour racheter leurs fautes et immoralité supposées. On pourrait croire tout cela révolu depuis longtemps, scories de temps archaïques heureusement dépassés. Pas si vite… Rappelons-nous combien le SIDA a encore été interprété dans les années 1980 par des réactionnaires endoctrinés comme une punition divine de plus, ciblant spécifiquement une communauté accusée de toutes les turpitudes.

Et bien le Covid, à certains égards, peut-être lu objectivement (et sans dérive mystique) comme un implacable coup d’arrêt à la « société de communication » dans laquelle nous vivions jusqu’à il y a un an ; un « rappel à l’ordre » à ses pratiques, à ses valeurs, et à ses dérives, peut-être aussi.

Le mot « virus », il y a peu, était encore communément entendu comme un programme affectant nos ordinateurs, précisément nos outils de communication. Mais ça, c’était avant Wuhan ou la possible « zoonose » (passage d’un virus de l’animal à l’homme, pangolin ou chauve-souris en l’occurrence).

Et puis le Covid est arrivé. Notre société de communication, c’était la société de la mobilité, du nomadisme, de l’ouverture illimitée des frontières, des voyages incessants, des rencontres interculturelles, de la convivialité tactile, de la bise instituée, des terrasses bondées, des rassemblements festifs de toute nature, apéros entre amis et boites de nuit, barbecues estivales et diners de famille. Eh bien c’est cela que le virus a frappé, presque mortellement. Il tue les hommes mais aussi les liens entre eux. Désormais, l’immobilité est de mise, le contact avec autrui est suspect et même prohibé. Au groupe, il convient de préférer la solitude. Les voyages sont presque interdits, les frontières, jadis ouvertes à tous les vents, se sont refermées, l’immobilisme a pris le pas (si l’on peut dire) sur nos permanentes itinérances. Notre société communicante était bavarde ? Des experts préconisent de se taire dans les lieux publics, dont les transports en commun ! Bouche cousue, et de plus masquée. Elle est loin la bise joyeuse, vestige d’un ordre relationnel révolu. Enfin, bars et restaurants, théâtres d’une convivialité joyeuse sont fermés, on ne sait jusqu’à quand. L’appartement de bien des urbains, qui était le camp de base de leur mouvement perpétuel, est devenu le lieu où ils doivent rester confinés, pour travailler à distance, éviter les contacts, et respecter le couvre-feu.

Chez les Romains, Mercure, le dieu de la communication, avait des ailettes aux talons. Et nous étions tous des épigones de ce dieu voyageur. Nous voici chaussés de semelles de plomb. Les compagnies aériennes qui jadis nous emmenaient à tire-d’aile à l’autre bout de la planète pour quelques jours de bronzing ou de trekking sont dans le rouge, et leurs avions sont cloués sur le tarmac.

Bien sûr, le Covid accélère la vie « en télé », « télétravail », « télé enseignement », « télé-drague » et « télé-achat » (numérique désormais). En clair, nos vies s’uberisent et s’amazonisent à vitesse accélérée. Mais si ces modalités technologiques (Whatsap, Zoom…) existaient, elles n’étaient qu’un moment vers la rencontre, une transition vers le face à face, en aucun cas une fin en soi. Or, c’est ce qu’elles sont en train de devenir. Bientôt une année à ne voir les étudiants que sur écran et à ne parler aux collègues que par webcam interposée pour beaucoup d’entreprises et d’administrations, au gré des confinements…

Le Covid ne nous punit en rien, et le propos n’est pas ici d’accréditer ces thèses pétries de pensée magique. Il met juste un coup d’arrêt terrible à une société de communication dont la bougeotte était la maladie infantile. Il faut espérer que l’ère des voyages et de la liberté de circuler reviendra. Par contre, fort est à parier pour que le tourisme de masse ait vécu ses belles heures, et que tout cela soit révolu. Les « hordes » de retraités d’Europe du nord piétinant au Louvre ou les processions de Chinois dans la Galerie des Glaces de Versailles, pas pour tout de suite, de toute évidence…

De toute chose, il faut tirer la leçon, et le meilleur. Peut-être alors que la frénétique société de communication aura fait place à un monde prenant en compte la proximité, la singularité des expériences et des rencontres, où le qualitatif va monter en puissance, où les rapports sociaux seront plus responsables, et respectueux de valeurs dont notre frénésie nomade était oublieuse sans le savoir.