MANK

Film américain de David Fincher (2020) Gary Oldman, Amanda Seyfried, Lily Collins et Charles Dance.

Herman J. Mankiewicz est chargé d’écrire le scénario du film CITIZEN KANE, dont le personnage principal s’inspire de William Randolph Hearst, magnat de la presse que Mankiewicz côtoie, notamment par l’entremise de l’actrice Marion Davies. Après un accident de la route, le scénariste alcoolique doit malgré tout tenir les délais fixés par le jeune réalisateur Orson Welles. « Mank » échoue dans un ranch loué pour l’occasion à Victorville, en Californie. Il y est surveillé de près, par la jeune Rita Alexander, qui prend soin de sa santé, et par John Houseman, qui veille au respect du rythme imposé : le scénario doit être écrit en deux mois maximum. Dans un récit kaléidoscopique, qui jette un point de vue caustique et énamouré sur Hollywood, spectatrices et spectateurs voient le grand scénariste intempérant tenter de boucler à temps son script, tandis que les souvenirs heureux et tragiques affluent.

Nous vivons une époque paradoxale. Alors que les cinémas demeurent bouclés, Fincher célèbre l’âge d’or d’Hollywood et son chef-d’œuvre inégalé – CITIZEN KANE – dans une composition filmique magistralement poétique, rendant hommage au travail des scénaristes, auteurs oubliés de l’industrie du cinéma, et à l’œuvre de Mankiewicz en particulier. Fincher profite de la liberté de création absolue que lui octroie Netflix pour nous livrer son film le plus personnel, le plus cinéphile, le plus cérébral, le plus brillant.

« Bienvenue dans mon cerveau, mon vieux, entonne Mank. Le récit est un grand cercle, comme un immense cinnamon roll. Pas une ligne droite vers la sortie. On ne résume pas la vie d’un homme en deux heures, au mieux en donne-t-on un aperçu. » C’est bien ce qu’a tenté de réaliser Jack Fincher, le père de David, auteur du scénario écrit au début des années 1990.

Près de quatre-vingts ans après sa sortie aux USA, CITIZEN KANE reste un des plus grands films jamais réalisé. Voici cinq bonnes raisons qui doivent vous inciter à regarder le dernier opus du réalisateur de Se7en, rendant hommage au plus grand film de Welles et à sa genèse.

Pour son noir et blanc unique : Fincher a choisi un style photographique proche de celui de Gregg Toland, le chef-opérateur de Welles. Son directeur de la photographie Erik Messerschmidt utilise un noir et blanc expressionniste pour certaines séquences de flash-back. Comme son maître, le cinéaste a adopté des courtes focales, jouant beaucoup sur la profondeur de champ. Mais s’il décalque une certaine patine de cinéma classique hollywoodien, MANK est tourné en cinémascope numérique avec la Red Monstro 8K Monochrome, caméra spécialement conçue pour filmer en noir et blanc, avec une résolution et une sensibilité à la lumière inédites. La plastique du dernier Fincher est carrément époustouflante !

Pour sa mélancolie jazzy : la bande son est confiée à Ren Klyce qui revient au son mono utilisé avant-guerre. La musique du duo Trent Rezor & Atticus Ross « balance son spleen symphonique avec la grandeur et la gravité que seuls les orchestres grands studios réussissaient à atteindre à l’époque ».

Pour sa grande direction d’acteurs et d’actrices : l’interprétation est magistrale. Gary Oldman a pris sept kilos et a refusé tout artifice pour incarner Herman J. Mankiewicz. Arliss Howard (Louis B. Mayer), Ferdinand Kingsley (Irving Thalberg), Charles Dance (William R. Hearst), Tom Burke (Orson Welles) ou encore la magnifique Amanda Seyfried (Marion Davies, l’actrice maîtresse de Hearst) jouent à la manière des grandes vedettes de l’âge d’or hollywoodien. La ressemblance avec personnages originaux est saisissante. 

Pour son kaléidoscope narratif : MANK est construit un peu à la manière du chef-d’œuvre d’Orson Welles dont il raconte la conception. Il repose sur une narration en spirale entre passé et présent, même si sa structure en flashback n’est pas aussi ambitieuse que CITIZEN KANE, pour ne pas trop perdre le spectateur noyé sous les références.

Pour son scénario inventif : Fincher rend hommage aux scénaristes, et ici à son père auteur du script original. En 1998, David Fincher disposait de plusieurs millions de dollars pour réaliser le projet. À cette époque, le rôle de Mank était prévu pour Kevin Spacey et celui de Marion Davies pour Jodie Foster. Mais son souhait de le tourner en noir et blanc engendra l’annulation des accords pour l’exploitation télé et vidéo, et par conséquent l’abandon du projet. Jack Fincher décèdera en 2003, et ne verra jamais son scénario réalisé.

MANK parvient à ressusciter le plus grand film de l’histoire du cinéma, un scénario abandonné il y a plus de vingt ans, un noir et blanc inespéré, et peut-être le cinéma tout court ? À l’heure où les salles obscures le demeurent encore plus, que demander de mieux ? Allez, bonnes fêtes de fin d’année à toutes et à tous. Et vive le cinéma !

Raphaël Moretto