Camille Laurens ou la plume qui virevolte entre humour et engagement

L’auteure Dijonnaise publie Fille, roman qui met en scène Laurence Barraqué, dont la naissance est une déception pour ses parents qui attendaient un garçon. La phrase « c’est une fille » poursuit la narratrice aux prises avec sa condition féminine, depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte. Un livre nécessaire que Camille Laurens dédie à sa « merveilleuse fille ».

Dijon l’Hebdo : Quand a émergé votre conscience que la société ne considérait pas également les hommes et les femmes ?

Camille Laurens : « Tôt, quand j’étais élève au collège Pardé je me rappelle les injonctions liées à une blouse bien boutonnée, injonctions qui ne concernaient que les filles, pas les garçons. Il est tragi-comique de voir que la question de la tenue des filles est toujours d’actualité d’ailleurs. Je me rappelle également une amie qui avait été quasiment traitée de prostituée pour s’être mis du vernis à ongles et j’avais moi-même reçu une remarque désobligeante de mon professeur de russe alors que je m’étais à peine maquillé les yeux, il était allé en parler à ma mère. Au lycée, à Carnot, nous étions une classe composée uniquement de filles et le jour de la rentrée j’étais allée demander pourquoi. Le censeur m’avait répondu que comme il n’y avait eu que deux garçons inscrits dans notre classe, il avait eu pitié d’eux et les avait placés ailleurs… Bien que ce déséquilibre soit intériorisé par les filles elles-mêmes, j’ai vite remarqué les différences de traitement et ceci dans chaque compartiment de la vie ».

DLH : Au fil du récit, vous décryptez le poids des mots et leur rôle dans la construction des mentalités, pourtant votre livre est bien un roman et non pas un essai.

C. L : « Oui j’ai voulu un roman car le parcours personnel de la narratrice permet de rappeler une histoire collective, celle de la fin des années 1950 jusqu’à nos jours. Quant au poids des mots, la protagoniste découvre en effet à chaque étape de sa vie tout ce que reflète le vocabulaire. Par exemple que le mot « garce » n’a pas d’autre masculin que « garçon » ou que l’expression « sois un homme » n’a pas de féminin, et bien sûr qu’en grammaire le masculin l’emporte, mais pas seulement en grammaire malheureusement… Évoquer une destinée individuelle m’aidait à illustrer une époque, une sensibilité, un monde ».

DLH : La narratrice est entourée de sa mère d’abord puis plus tard de sa fille, trois femmes et trois époques permettent-elles d’envoyer un message optimiste pour l’avenir ?

C. L : « Oui et non. Oui car on remarque que les choses évoluent dans le bon sens, il y a une immense différence entre l’attitude résignée de la grand-mère puis celle combative de la petite-fille, et certaines traditions sont tombées en désuétude en l’espace de deux générations, comme l’importance de la virginité avant le mariage. Les mentalités ont cessé je crois de raisonner en termes de sexes pour le faire plutôt en termes de genres, c’est à dire qu’on peut être un garçon et se sentir féminin, la bisexualité psychique est admise désormais. Les jeunes filles d’aujourd’hui sont également plus décidées à ne pas se faire marcher dessus mais d’un autre côté je suis navrée de voir que tous les hommes ne sont pas prêts à encourager le mouvement et que le chemin est encore long car toutes le femmes ne sont pas féministes non plus. Françoise Héritier parlait de plusieurs siècles avant qu’on puisse connaître l’égalité ».

DLH : Tout au long du livre on trouve ironie, dérision, comique de situation et autres, l'humour est arrivé naturellement entre les lignes ou bien il a été une nécessité pour ce récit ?

C. L : « C’est quasiment un réflexe puisqu’il y en a dans presque tous mes romans mais dans celui-ci précisément l’humour permet de dédramatiser certaines situations. Quand le père de la narratrice explique à ses filles à quel point il est important qu’elles gardent leur virginité, et qu’à la question « et les garçons ? », il réplique : « les garçons c’est pas pareil », il se ridiculise lui-même. Idem quand on lui demande s’il a des enfants et qu’il répond « non, j’ai deux filles ».

DLH : Y a-t-il eu un élément déclencheur à l’écriture sur ce sujet ?

C. L : « Le mouvement Metoo m’a incitée à parler avec des femmes autour de moi et a probablement facilité les choses, et puis j’étais devenue prête pour ce projet car même si c’est un roman il y a des éléments autobiographiques. J’avais la distance nécessaire avec ma jeunesse, l’histoire du roman est une boucle enfin bouclée et je n’aurais pas pu l’écrire il y a dix ans ».

DLH : Vous êtes entrée à l’Académie Goncourt cette année, est-ce qu’il y avait justement là une volonté de participer à ce mouvement ?

C. L : « Bien sûr ! Quand on m’a proposé d’y entrer, je me doutais que ce milieu était peu féministe donc je me suis dit qu’il était important d’essayer de changer les choses de l’intérieur. Ça n’était pas ma seule motivation mais évidemment j’ai pensé au rôle que je pourrais jouer pour donner plus de place aux œuvres féminines. Il faut savoir que très peu d’hommes lisent des livres écrits par des femmes, que les jurys sont majoritairement masculins, nous sommes trois femmes pour sept hommes parmi les jurés du Goncourt, ce sont donc plus souvent des œuvres masculines qui sont récompensées. Mais tout ça n’est pas volontaire, c’est une affaire de mentalité : puisque tout le monde est habitué au regard masculin, ce regard est la norme. C’est pour ça qu’il est très important de mettre enfin en lumière les livres écrits par des femmes, pour que la norme soit plus juste ».

DLH : Si vous deviez donner un conseil aux jeunes filles d’aujourd'hui, quel serait-il ?

C. L : « Celui d’être fières de ce qu’elles sont, quoi qu’elles soient, et qu’elles se sentent être ».

Propos recueillis par Caroline Cauwe