Philippe Berthaut : « Une nouvelle cathédrale à bâtir »

Comme directeur général des services (DGS) de Dijon puis également de la métropole, qu’il a contribué à façonner, Philippe Berthaut était depuis 2001 le bras droit de François Rebsamen. Durant deux décennies, ce duo aura transformé nombre d’idées en projets maîtrisés puis en réalisations, modifiant, par là-même, en profondeur la capitale régionale. Les exemples sont légion : l’arrivée d’Ikea, la piscine olympique, la rénovation de la place de la Libération (et de bien d’autres), la piétonisation du cœur de ville, le réseau de chaleur urbain, la métamorphose du musée des Beaux-Arts… et la liste est loin d’être exhaustive. Parmi les arguments de poids pour la candidature de Dijon au titre de la capitale verte européenne, figure le projet de production et de distribution d’hydrogène. Eu égard à son envergure – la plus importante à l’échelle nationale – et au fait qu’il ne s’appuie que sur des énergies renouvelables, il s’agit du projet phare du mandat qui s’ouvre. Au même titre que Jean-Patrick Masson, vice-président de Dijon métropole délégué à la transition écologique, Philippe Berthaut a été nommé, par le conseil communautaire, administrateur de la DMSE (Dijon Métropole Smart Energhy), créée par la métropole et le groupe local Rougeot Energie pour porter ce projet. Philippe Berthaut nous expose la méthode pour que ce nouveau défi de taille luttant contre le réchauffement climatique aboutisse. La même méthode « pyramidale » qu’il a développée pour les précédents programmes. Interview… rare !

Dijon l’Hebdo : Vous n’êtes plus DGS mais vous vous occupez encore d’un projet d’envergure pour Dijon… Le montage et l’aboutissement des dossiers est ainsi dans votre ADN ?

Philippe Berthaut : « Si je devais résumer mon métier, je dirais que j’ai toujours fait deux choses : j’ai toujours géré le service public avec une vision économe des deniers publics; ensuite, toute ma vie professionnelle a été animée par le montage de dossiers. Un exemple : le montage du tram en 2 ans et demi sur 20 km. Pourquoi son montant a été plus faible de 4 M€ sur le prix estimé 7 ans avant ? Comment avons-nous fait pour le rendre 6 mois avant les délais, alors que beaucoup d’opérations de ce type dérapent en terme de temps mais aussi au niveau financier ? Pourquoi avons-nous profité de l’opportunité du tram pour réaliser le réseau de chaleur urbain ? Pourquoi avons-nous mis en concurrence les entreprises réalisant le tram ? Je n’ai jamais mené une opération qui a débordé ni dans les délais ni dans le financement. C’est une culture économe de l’argent public. J’ai passé ma vie à proposer des dossiers avec leur montage. L’hydrogène fait partie de ceux-là… »

DLH : Pouvons-nous donc dire que François Rebsamen et Philippe Berthaut ont formé un véritable duo ?

Ph. B : « Des grandes idées ont fait naître des grands projets puis des dossiers structurés. Tout a été discuté à deux avec le maire et président de Dijon métropole, François Rebsamen, qui, ensuite, décidait, validait, valorisait les projets et sublimait les réalisations ».

DLH : Pouvez-vous revenir sur la genèse ce ce projet hydrogène. Pourquoi Dijon s’est-elle positionnée sur cette énergie d’avenir ?

Ph. B : « C’est une proposition qui a été faite après réflexion sur le fait que l’on ne passera pas par le tout électrique. J’ai un vieux souvenir de jeunesse sur les manifestations contre le nucléaire. C’est tout de même paradoxal de se dire qu’aujourd’hui nous allons remettre partout des flottes électriques de véhicules et que nous allons réimplanter des centrales. Certes c’est un peu caricatural mais cela a alimenté la réflexion d’aller vers l’hydrogène à base d’énergie renouvelable. Beaucoup de villes se lancent dans des projets alternatifs mais de source fossile. Nous avons pu le faire à Dijon parce que nous avons la capacité d’une énergie verte grâce, notamment, à tout ce qui a été réalisé sur l’usine d’incinération, dotée d’un turbo-alternateur ».

DLH : Pouvez-vous nous détailler ce projet qui paraît encore abscons pour beaucoup ?

Ph. B : « Nous pouvons lutter contre réchauffement climatique d’une façon massive, pas en plantant 3 arbres dans le centre-ville. Nous sommes là dans une véritable gestion politique de l’énergie. Tout comme l’éolien, les énergies douces, l’hydrogène sera l’une des solutions mais il en est à ses balbutiements. Nous serons les premiers à développer un projet de cette dimension. Nous mettrons deux stations – l’une au Nord et l’autre au Sud – afin de produire massivement de l’hydrogène et d’avoir la capacité de fournir l’énergie pour les transports ou les services de la collectivité : les bus et les bennes à ordures. En fonction du développement, des flottes captives des sociétés implantées sur notre territoire pourraient en bénéficier. A l’image de Suez, qui a déjà engagé un processus de mutation de sa flotte ordinaire, mais aussi d’autres entreprises qui prendront le même tournant. Le premier hydrolyseur est en commande, auprès d’entreprises du Nord de l’Europe, qui ont un temps d’avance dans le domaine. Les premiers camions à bennes sont en fabrication. L’idée est d’avoir maintenant un appel d’offres sur les bus. Par itération successive, nous transformerons toutes les flottes à l’horizon 3, 4 ans. Notre objectif est de vendre la flotte actuelle et de commander massivement. Nous savons faire puisque nous l’avons déjà réalisé deux fois pour passer aux bus GNV puis hybrides. Concernant les bus hybrides, nous en avions acheté à époque 120 en faisant le pari technologique quand Lyon n’en acquérait que 2 ! Ce sont grâce à ces idées qu’à un moment donné on fait avancer un certain nombre de choses. Tout comme nous l’avons fait avec le tram, nous souhaitons faire de grands groupements de commandes afin de baisser le montant de ces véhicules. Pour le tram, en étant rejoints par d’autres collectivités telles Brest, nous avons économisé 700 000 € par rame. Sur 52 rames, vous imaginez le gain ! »

DLH : Le plan de relance du gouvernement, accordant plusieurs milliards d’euros à l’hydrogène, a dû vous satisfaire ?

Ph. B : « Certes, il y a de très gros projets avec la relance mais nous avons travaillé dessus bien avant ce Plan. Cela fait maintenant 2 ans. Nous allons évidemment solliciter d’autres fonds publics, de l’Etat et de la Région, mais notre idée est de faire baisser le coût de production et d’avoir une plateforme commune afin d’entretenir les bennes et les bus. Et nous souhaiterions avoir toute une chaîne de formation qui accompagne ce développement. Nous pourrions ainsi ouvrir des formations dans les écoles : Pourquoi pas dans les lycées, avec des BTS, à l’ESIREM (École supérieure d’ingénieurs de recherche en matériaux et en infotronique) ou ou l’ESTP (Ecole supérieure des travaux publics) comme nous l’avons fait avec une section On Dijon ? C’est un cercle vertueux et nous sommes dans un montage de cathédrale. C’est une vision de la croissance et de la modernité ! »

DLH : Ce projet hydrogène n’est-il pas LE marqueur pour le Dijon d’aujourd’hui et de demain ?

Ph. B : « C’est certainement dans la situation du moment, tendue financièrement mais aussi de respiration, un marqueur pour la ville. C’est à la fois un début et un aboutissement. Nous pouvons nous lancer dans l’hydrogène grâce à tout ce que l’on a fait auparavant, qui donne la ville que l’on connaît. Il en allait de même pour l’attractivité de Dijon : en transformant les places, en métamorphosant le MBA, nous avons créé les conditions de la réussite touristique. Il est difficile de mesurer le rayonnement acquis par Dijon d’un point de vue international. Vous savez, au début lorsque l’on arrivait au MIPIM (le salon international de l’immobilier à Cannes), les gens passaient devant notre stand et demandaient où était Dijon. Cela mettait un coup au moral. Plus tard, les messages ne furent plus du tout les mêmes sur le stand, la Ville étant dans le top 4, 5 de tous les classements. Avec les avancées, les mutations technologiques, nous avons pris une position sur la carte. C’est opportun de passer à un dossier emblématique et sociétal du moment en fait. La société regarde l’environnement au sens large. Il y a plusieurs écoles après : certains préconisent les îlots de fraîcheur ou la plantation d’arbres. C’est certainement aussi cela mais, dans une ville comme Dijon où il y a plus de 40 000 arbres, c’est juste le sujet à ne pas évoquer ! Il suffit de promener pour le constater… Ce dossier représente une nouvelle cathédrale avec ses chapelles, ses rayons. Il faut la bâtir dans toutes ses dimensions ! »

Propos recueillis par Camille Gablo