Ludovic Rochette : « 35 000 étais en France pour éviter l’écroulement »

Depuis le début de la « guerre sanitaire », le président de l’Association des maires de Côte-d’Or (AMF 21), Ludovic Rochette, est omniprésent, tout comme la plupart des premiers magistrats sur leur territoire respectif. La pertinence des communes dans cette mobilisation sans précédent est apparue au grand jour. Aussi, à la veille du déconfinement tant attendu, nous avons souhaité faire le point avec le représentant dans le département de ces premiers acteurs du quotidien…

Dijon l’Hebdo : Nous nous rapprochons, fort heureusement, de la date du déconfinement mais, avant, quel bilan faites-vous de l’action des communes dans la période très complexe et, au demeurant, unique dans notre Histoire de confinement ?

Ludovic Rochette : « Si le Premier ministre parle de possibilité d’écroulement, pour éviter que cela s’écroule, il faut des étais. La France a la chance d’avoir 35 000 étais, qui ont permis de soutenir, d’amortir le système. J’espère que ce qui se passe sur les territoires puisse se passer à l’échelle nationale durant le déconfinement et pour la suite. Nous constatons en fin de compte que nous avons été souvent en situation d’attente de doctrines nationales et, dans cette attente, heureusement que ceux représentant la décentralisation, les collectivités, et que ceux représentant la déconcentration, les services préfectoraux, étaient là pour anticiper. Nous avons plusieurs exemples : durant le confinement, qui a été présent afin d’apporter des informations au quotidien, développer le lien social, favoriser le système d’entraide pour les personnes âgées, mettre en place les dispositifs de course ? Ce sont principalement les élus locaux et les agents des collectivités. De la même manière, pour le déconfinement, avec des annonces peut-être un peu tardives sur certaines règles, ce sont encore les élus, les maires, les agents qui se sont organisés localement pour essayer d’amortir au maximum les effets de ces décisions. On parle souvent du couple Préfet-maire, il faut aussi évoquer le couple déconcentration-décentralisation parce qu’il ne faut pas oublier toutes les personnes autour du Préfet et toutes celles autour du maire ».

DLH : Le président du conseil départemental, François Sauvadet, a déclaré que « le Département était l’échelon parfait pour faire face à la pandémie ». J’imagine que vous y ajoutez les communes…

L. R : « Oui, parce que ces différents échelons ont déjà une histoire commune. Ils ont été créés en même temps. Cela correspond avec, il ne faut pas l’oublier, l’échelon intercommunal à des bassins de vie et des structures organisées pour répondre à des besoins territoriaux spécifiques. Nous voyons très bien que le choix du gouvernement est de s’appuyer sur un déconfinement territorial. C’est une Révolution culturelle pour l’Etat qui a été trop centré, qui a voulu faire tout, partout et de la même manière. Nous nous apercevons effectivement que, sur la question sanitaire mais sur d’autres champs également, tout n’est pas partout identique en France. Nous avons beaucoup parlé l’année dernière de droit à la différenciation. Cette crise sanitaire a montré la nécessité de différenciation territoriale. La réussite ne pourra se faire que dans la dentelle. Un simple exemple : dans le domaine scolaire, nous n’allons pas déconfiner de la même manière d’un département à un autre, d’une commune à une autre ou d’une école à une autre. La réussite ne se fera que par ce que j’appelle depuis déjà longtemps la capillarité. Dans cette crise sanitaire, nous sommes sur des questionnements particuliers et les réponses doivent être territorialisées jusqu’à la dimension d’une école ».

DLH : Quelle a été votre réaction à l’annonce du plan de déconfinement par le Premier ministre Edouard Philippe le 28 avril dernier à l’Assemblée nationale ?

L. R : « Le discours d’Edouard Philippe a été marqué par des données très importantes : la progressivité et la territorialisation. Ce sont des choses beaucoup plus pragmatiques que ce que l’on a pu subir précédemment. Néanmoins, il reste des questions urgentes afin de pouvoir réussir ce déconfinement. Reprenons l’exemple scolaire. Dans ce domaine, il y a les interrogations quant au lieu d’apprentissage qui est la classe, à la gestion des flux au sein du bâtiment, à la restauration scolaire. Nous devons absolument avoir des informations très pratiques. Il en va de même pour les conditions de désinfection, les cahiers des charges. Nous pouvons avoir des inquiétudes sur les capacités de chacun à pouvoir assumer ces nécessités sanitaires. Ouvrir un groupe scolaire, c’est très facile, tout le monde peut être prêt pour le 11 mai. En revanche, être en capacité d’assurer des conditions sanitaires satisfaisantes à moyen terme, c’est beaucoup plus compliqué. Le seuil par classe a été fixé à 15 élèves. Que fait-on également des autres enfants ? Il faut bien les occuper. Et, là, nous sommes dans un temps qui n’est ni périscolaire ni extrascolaire. Nous sommes sur un temps normalement scolaire et nous devons avoir des consignes très rapides et très précises. Bien sûr, nous ne pouvons que regretter d’avoir des doctrines nationales tardives – ce que nous pouvons comprendre eu égard aux conditions sanitaires au jour J – mais les collectivités n’attendent pas. Elles prennent les devants pour préparer au mieux ces échéances ».

DLH : Elles ont notamment pris les devants sur la question essentielle des masques qui suscitent depuis des semaines nombre de polémiques…

L. R : « Le 13 avril, le président de la République annonce qu’il y aura des masques. Sont évoquées des distributions par les mairies. Entre cette intervention et celle d’Edouard Philippe le 28 avril, les communes n’ont pas attendu pour savoir ce qui allait se passer. Nous avons chacun dans notre coin anticipé. Que ce soit par des solidarités en créant des lieux de confection, en s’associant dans des groupements de commande… A l’AMF 21, nous avons ainsi réalisé des commandes de masques afin d’aider les communes pour leur propre personnel. C’est bien la démonstration que nous avons anticipé. En revanche, il va falloir que l’Etat soit aussi clair que la transparence qu’il nous demande. Maintenant c’est un travail de coordination. En ce qui concerne cette question des masques, l’enjeu fondamental pour le 11 mai est qu’il n’y ait pas de trous dans la raquette. Il ne serait pas acceptable que certains territoires soient dotés, et peut-être même trop dotés, et que d’autres subissent des carences. Nous avons donc un travail de coordination avec le Préfet afin de d’assurer que chaque Côte-d’Orien dispose de masques le 11 mai. C’est une question d’égalité des citoyens par rapport aux conditions sanitaires et, là aussi, heureusement qu’il y a les communes ! »

DLH : Quel remboursement souhaitez-vous de la part de l’Etat par rapport aux masques acquis à l’échelon communal ?

L. R : « Je ne demande pas l’aumône. Nous ne souhaitons pas 50% de remboursement. Je demande un remboursement complet aux communes avec un prix plafond. Les communes ont été réactives et ont commandé très tôt les masques lorsque les prix étaient hauts. Il serait incompréhensible que les bons élèves, autrement dit les communes, soient pénalisés alors qu’elles ont pris les devants. Nous aurons de toute façon un bilan financier à effectuer de tout cela mais il faudra que l’Etat prenne ses responsabilités. Nous aurons aussi un bilan à effectuer sur l’organisation de pouvoirs publics et nous devrons être largement meilleurs sur les épisodes d’épidémie. Nous devrons nous appuyer sur le maillage territorial qui est la spécificité de la France et sa force ».

DLH : En reprenant les propos du président de la République, « le monde d’après ne sera plus jamais comme celui d’avant ». Cautionnez-vous cette formule ?

L. R : « C’est une remise en question très profonde du maillage territorial qui avait été fait, par la gauche et la droite au demeurant, jusqu’à la loi NOTRe, avec des structures de plus en plus grandes et de plus éloignées du citoyen. Là, nous nous sommes aperçus réellement que l’on ne peut être pertinent qu’en étant proches. Le couple commune-département est le vrai élément de proximité, sans omettre l’intercommunalité en lien avec la Région dans le domaine, par exemple, de l’économie. Autre morale de l’histoire : il faut revoir l’ensemble de l’arsenal législatif qui sclérose les actions des collectivités. Ne pas permettre au Département de participer aux enjeux économiques est un non sens ! On doit avoir absolument un arsenal juridique permettant aux collectivités de pouvoir s’adapter à des situations très particulières comme celle-ci. Heureusement, nous avons des élus responsables, de gauche comme de droite, ou, comme beaucoup, sans étiquette politique, qui ont mis les mains dans le cambouis ».

DLH : Demeure également en suspens la question du second tour des élections municipales…

L. R : « Pour que l’on soit efficace, dans le cadre du déconfinement, il est nécessaire de mettre en place les nouveaux conseils municipaux. Tous les maires qui ont été élus ou même ceux qui ont été battus ont été présents. Nous avons aussi tous les nouveaux élus qui ne sont pas encore installés et qui n’ont qu’une envie : s’engager ! C’est une vraie source d’espoir pour nos sociétés démocratiques. Nous aurons eu une année 2020 qui aura marqué les populations mais aussi l’histoire des collectivités et les modes de fonctionnement de celles-ci ».

DLH : Quand souhaitez-vous, pour votre part, la tenue du deuxième tour des élections municipales ?

L. R : « Nous sommes toujours suspendus au 23 mai et, si l’on devait faire abstraction des conditions sanitaires, nous avons besoin que toutes les communes et les intercommunalités soient renouvelées. C’est extrêmement important notamment dans le cadre de la commande publique, néanmoins les conditions sanitaires restent prioritaires. Nous nous adapterons aux décisions prises par les responsables mais, si les conditions sanitaires le permettent, le plus tôt serait le mieux ! »

Propos recueillis par Camille Gablo