Fabien Kovac : « Des avocats s’interrogent sur leur avenir »

La Justice et les tribunaux sont quasiment à l’arrêt depuis le début du confinement, à l’exception des affaires revêtant un caractère d’urgence. Aussi le moral des avocats est-il de la même couleur que la robe qu’ils arborent habituellement. Etat des lieux avec notre chroniqueur judiciaire Fabien Kovac, créateur et dirigeant du cabinet dijonnais DGK Avocats Associés…

Dijon l’Hebdo : Votre profession subit de plein fouet la crise sanitaire…

Fabien Kovac : « Non seulement nous subissons la crise sanitaire liée au Covid-19 mais la profession avait fait des choix, que l’on partage ou pas, de voter des mouvements nationaux et locaux de grève qui ont fait que durant 3 mois avant le confinement il n’y avait pas d’audience ou bien qu’elles étaient renvoyées. Vous vous doutez bien que cela a eu des répercussions. Sans audience, pas de plaidoirie, pas de dossiers finalisés, donc il était plus compliqué de facturer les clients. Ainsi pendant 3 mois, les cabinets d’avocat ont eu à la fois une activité judiciaire réduite et des rentrées d’argent moindres. Derrière cette grève qui était en voie de s’essouffler est arrivée la crise sanitaire avec des avocats, qui, comme beaucoup de professions, ont pris le parti face à l’inconnu de fermer les portes des cabinets aux clients afin de protéger leurs collaborateurs. Malgré la téléconsultation, la possibilité de répondre au téléphone et aux mails, l’activité n’a pas du tout été la même, sachant, que, comme pour un médecin, les gens préfèrent rencontrer celle ou celui à qui ils vont confier leur affaire ».

DLH : Le moral est-il réellement en berne dans votre profession ?

F. K : « L’avenir est plus qu’incertain car, que ce soit pour les avocats ou pour toutes les professions, l’économie va se relancer mais l’inertie sera importante avant la reprise. Nous serons amenés à partir du 11 mai à respecter les gestes sanitaires et les distanciations sociales au sein des cabinets, c’est à dire espacer les rendez-vous mais aussi investir. Nous avons aussi l’inconnue pour nos salariés. Pourront-ils reprendre le 11 mai ? Dans notre profession, les assistants sont principalement des femmes. Souvent, les mentalités n’ayant pas encore complètement évolué, celles-ci sont en charge dans la famille des enfants. Pourront-elles reprendre le travail alors que les élèves ne retrouveront pas tous le chemin de l’école ? Il y a des vrais incertitudes… Ceux qui sont avec des trésoreries exsangues se disent : autant que j’arrête et que je fasse autre chose ! Ceux qui ne savent pas où va la profession se disent : dois-je poursuivre cette profession angoissante ? Il faut savoir que tous les gens que nous avons en face de nous sont dans le stress… Sachez également que nous sommes un peu comme des écoliers. Le monde du Droit et notre quotidien sont composés de délais. C’est comme si tous les jours nous avions des devoirs à rendre. Alors que vous vous retrouvez, après cette pression chaque jour, chez vous durant 2 mois et demi sans travailler ou en travaillant beaucoup moins, il est normal que des confrères s’interrogent sur leur avenir, surtout s’ils n’ont plus la conviction et l’engouement pour la profession… »

DLH : Selon une étude du Conseil national des Barreaux, 25% des 70 000 avocats pourraient quitter la profession…

F. K : « Je pense honnêtement que l’on a interrogé les gens au moment du creux de la vague, là où il existait le plus d’incertitudes, le moins d’aides de prévues… Forcément, les statistiques étaient conséquentes. Je pense que c’est un peu exagéré mais j’estime que 20% vont arrêter ou changer le mode de fonctionnement de la profession. Cela risque de redistribuer les cartes. Depuis quelques années, les cabinets d’avocats avaient beaucoup de mal à recruter un avocat ou une assistante ».

DLH : Les aides de l’Etat ont-elles été à la hauteur ?

F. K : « Le chômage partiel a concerné les salariés. Les avocats sont des indépendants et le fameux fonds de solidarité nous était quasiment de facto fermé. Pourquoi ? Parce que les grosses structures peuvent arriver facilement à 1 million HT de chiffre d’affaires mais aussi parce, parmi les autres critères, il y avait le seuil de 60 000 € de bénéfices. Sauf que ce sont des bénéfices avant impôts et que nous sommes sur des activités professionnelles qui sont, par définition, des prestations de service. Il y a des chiffres importants mais des charges importantes viennent sur ces bénéfices. Ainsi quasiment aucun avocat n’a touché ces 1500 € ! »

Propos recueillis par Camille Gablo