S’il y a bien une profession qui a dû se retrousser les manches depuis le début du confinement, c’est bien celle d’expert-comptable. En première ligne auprès des entreprises, celle-ci a dû apporter toutes les solutions possibles afin que nombre d’entre elles puissent franchir le cap de cette sombre période. Tout en réunissant les conditions pour qu’elles puissent sortir de la crise. Une véritable gageure… et un enjeu quotidien comme l’explique Eric Corret, à la tête du cabinet dijonnais ACC.
Dijon l’Hebdo : Comment avez-vous réussi à vous mettre en ordre de marche pour répondre à toutes les demandes ?
Eric Corret : « Une organisation s’est mise en route à vitesse grand V pour que l’intégralité de l’équipe soit en mode télétravailleur. Même si nous étions relativement prêts, nous n’avions pas imaginé ce scénario touchant 100% de l’équipe. Au-delà de cela, il a fallu réussir à travailler tous ensemble avec une grande partie du personnel confrontée à un mode totalement nouveau. Dans le sens où on connaît bien son chez-soi mais où l’on n’est pas forcément habitué à y travailler. Le fameux équilibre vie privé – vie professionnelle, que l’on évoque depuis longtemps, a trouvé là aussi tout son sens. Ajoutons à cela, pour certains, la garde des enfants avec l’enseignement à distance… si bien qu’il a fallu allonger les journées. Je tiens à redire un grand bravo à toute l’équipe dont l’adaptation a été remarquable. Et tout le monde a vécu cela de façon durable. C’est admirable ! »
DLH : Les inquiétudes sur le présent et l’avenir (incertain) de vos clients ont dû être criantes…
E. C : « C’est grâce à cette adaptation que nous sommes arrivés à l’essentiel, c’est à dire assurer le service auprès de nos clients qui, dès le matin même du confinement, nous ont sollicités de partout. On peut comprendre leurs fortes inquiétudes de par une situation évidemment inédite. Ces craintes étaient, pour certains, à très court terme, pour d’autres à moyen terme. Il nous a fallu leur répondre rapidement. Nous, nous avons la particularité de mettre en œuvre les dispositifs évoqués par les annonces gouvernementales que chacun a pu entendre et qui étaient faites pour rassurer. Il a été nécessaire de faire de la pédagogie, expliquer les conditionnements, la façon de procéder, etc. Et cela démultiplié par l’intégralité de notre clientèle… N’oublions pas non plus un élément supplémentaire : d’habitude, nos clients sont très occupés par leur activité alors que, là, ils se sont trouvés dans une tout autre situation. En revanche, ils devaient toujours prioriser la sauvegarde de leur entreprise, de leur emploi, de leurs salariés… »
DLH : Quel pan de votre activité a été la plus problématique ?
E. C : « Il a fallu répondre présent dans tous les pans de nos missions. Le plus lourd en matière d’accompagnement a été tout ce qui concerne les salariés, les fameuses demandes de chômage partiel. Derrière, nous avons subi des complications essentiellement techniques inhérente au flux dont a été victime la Direccte. Il faut bien avoir en tête que le chômage partiel fonctionne en étape : la première étant l’inscription sur le site, la deuxième la demande d’autorisation préalable susceptible de déclencher la demande d’indemnisation. Ensuite intervient le délai d’instruction pour le paiement, permettant à nos clients de payer leurs salariés. C’était donc une course contre la montre car l’enjeu était extrêmement important. Il a fallu assurer la paye de fin mars aux salariés. Et lorsque l’on est confiné mi-mars cela laisse relativement peu de temps… Fort heureusement, nous avons des clients qui ont pu faire le joint, selon l’expression, car nous sommes seulement en train d’achever des demandes relatives au mois de mars… »
DLH : Les ressources humaines ont ainsi été au cœur de votre action depuis le 17 mars…
E. C : « Pour la partie RH, je pourrais dire que nos équipes ont pratiquement été sur le pont H24. Il valait mieux, par exemple, faire les démarches sur le site de la Direccte la nuit ou le week-end parce que cela passait mieux… L’autre élément important a résidé dans toutes les interrogations relatives à la trésorerie des entreprises. Concrètement, comment va-t-on arriver à payer ce que l’on a à payer ? Quels sont les aides, les subventions, les prêts auxquels on a droit ? Vers quel interlocuteur – l’Etat, la Région, les banques… – se tourner ? »
DLH : Comment avez-vous appréhendé la sortie du confinement ?
E. C : Cette partie est plus compliquée. Il y a deux étapes : celle tout d’abord de passer le confinement, avec une interrogation qui était récurrente : combien de temps allait-il durer ? Nous avons un peu de visibilité sur certains secteurs d’activité et beaucoup moins sur d’autres. La seconde étape réside dans l’après qu’il a fallu commencer à préparer. Si l’on veut que les entreprises redémarrent, il faut qu’elles puissent le faire. Cela passe par le fait d’avoir, là aussi, un peu de trésorerie. Nous ne sommes pas plus visionnaires que d’autres. Nous tentons d’être le plus factuels possible, de chiffrer au mieux les besoins tels qu’on peut les imaginer prudemment. Et ce, en faisant preuve, comme l’a répété souvent le Premier ministre, d’humilité. Le chiffrage est loin d’être évident mais nous nous appuyons sur la connaissance assez fine de nos clients afin de définir ce dont ils besoin pour affronter ces moments compliqués et l’après ».
DLH : Qu’en est-il également de votre autre casquette de commissaire aux comptes dans cette période sombre ?
E. C : « Dans ce domaine, nous avons eu aussi un job d’enfer, notre principale mission étant de s’assurer de la pérennité des entreprises. Cela a trouvé tout son sens dans la période actuelle. Notre rôle va au-delà de la prévention. Nous sommes en plein dans l’assistance, l’analyse, la projection, voire même dans la prévention. Autant certains étaient très inquiets, autant d’autres beaucoup moins. Il a fallu déclencher des réactions chez ces derniers qui disaient en substance : on est tous sur le même bateau donc on verra bien… Nous avons eu un rôle déclencheur. En sauvegardant nos clients, nous nous sauvegardons nous-mêmes mais nous sauvegardons aussi notre environnement local. Si l’on commence à avoir des défaillances, elles peuvent intervenir en chaîne. Il faut arriver à passer ces périodes de façon solidaire et collective afin de préparer au mieux l’avenir ! »
DLH : Le conseil régional de l’Ordre des experts comptables de Bourgogne Franche-Comté a-t-il été également omniprésent dans les cellules de crise ?
E. C : « La profession a effectué des remontées au niveau national qui ont permis un certain nombre d’ajustements sur les dispositifs puisque nous étions au plus près des problèmes. L’objectif étant d’éviter de laisser de côté certains profils ou certaines activités. Nous avons tenté d’apporter notre regard d’expert par rapport à tous les besoins. L’ensemble de la profession se devait d’être présente au sein de l’ensemble des commissions qui ont pu se tenir. Nous sommes dans l’action et nous avons à cœur de faire bien et efficace. On aurait au demeurant peut-être pu plus nous écouter ou nous consulter avant… »
DLH : Les secteurs d’activité ne sont pas tous égaux face à la récession…
E. C : « Les secteurs qui nous permettent de vivre continuent à tourner. Je pense notamment à tout ce qui touche de près ou de loin le soin médical ou encore à l’agroalimentaire au sens large. Globalement les entreprises concernées tournent toutes avec des différences en terme de commandes, de marchés, de productions, etc. Nous avons quelques cas particuliers dans le domaine du vin avec des annulations de grosses commandes à l’export mais la consommation demeure même par des biais différents de distribution. Même s’ils ne sont pas à leur rythme normal, les transports sont globalement encore en activité. A contrario, l’industrie est à l’arrêt. Les hôteliers, cafetiers et restaurateurs sont ceux où l’on a le plus de difficultés. Ils auront les mesures les plus importantes mais ce qui n’est pas fait ne se rattrape jamais. Et si l’on reprend à demi-couverts en terme de capacité on ne voit pas bien comment on peut arriver à équilibrer son affaire. Et comment se comporteront les consommateurs dans ce type d’établissements ? Dans les secteurs du tourisme et de l’événementiel, l’année est perdue… »
DLH : Comment envisagez-vous le « monde d’après », qui, si l’en en croit certains devins, pourrait être fort différent ?
E. C : « Il va falloir s’adapter. Nous ne savons pas encore comment et à quoi. Il faudra que les entreprises fassent preuve de souplesse, de rigueur dans leur gestion. Nous avons un grand chantier devant nous : les restructurations financières. De façon imagée, on a mis là tout le monde sous cloche avec des dispositifs permettant de passer ces moments à vide. Après on redémarre avec, pour la plupart des secteurs d’activité, de simples reports de charges, des prêts effectués. Il faut se redresser, que l’activité reparte, et honorer ces reports pour rembourser les emprunts. C’est ainsi que derrière se posera la question de la restructuration financière des entreprises de toute taille. Nous n’avons pas encore les réponses à tout. L’approche bancaire aujourd’hui est de plus prêter à ceux qui pourront rembourser mais d’après leurs chiffres d’avant. Se posera la question des chiffres d’après. Quid de la façon d’honorer les Prêts garantis par l’Etat (PGE) ? Cela fera partie des choix publics à faire. L’essentiel dans tout cela est la pérennité des entreprises, car il ne faut pas oublier que derrière il y a les emplois. Nous restons confiants car l’ensemble de la population subit également difficilement la période de confinement. Après, il n’y a pas de raison que la consommation ne reparte pas. Nous ne maîtrisons pas en réalité la durée, avec la notion de progressivité, la question du reconfinement ou non… ».
Propos recueillis par Camille Gablo





