La codvivialité ou convivialité en confinement

D’ordinaire, il est de bon ton et de bon goût d’évoquer la table, la cuisine, le plaisir du partage et la convivialité. Des signes de vie, de bien-être, sous toutes les formes livrées à nos besoins, nos moyens, nos désirs. Que valent ces questions en temps de confinement, dans le huis clos du quotidien et un espace mental envahi par le risque épidémique ? La seule évocation de la convivialité garde-t-elle un sens dans un tel contexte d’insécurité, de vulnérabilité, à ce point coupé des réalités habituelles ? Et pourtant, à bien retourner la question, comment imaginer un vivre ensemble privé, avec de telles contraintes, de toute forme de convivialité ?

Dans la prolifération des images et des messages mis en circulation, disons-le virale, tant le besoin de communiquer compense l’isolement, le constat frappe de lui-même : le confinement se prête, manifestement, à l’initiative et l’inventivité dans les formes de convivialité. Entre toutes les occasions données, pour rendre supportable et si possible agréable le vivre ensemble du confinement, on observe le rôle primordial de tous ces moments réinventés, revisités autour de l’alimentaire, des gestes culinaires, des attentes gourmandes.

Cette covidvialité se manifeste de façon très variée. Elle procède à la fois de la rationalité et du principe de plaisir, d’une saine gestion du vivre ensemble et du bonheur régressif de tremper ses petites madeleines dans des instants partagés, même par écrans interposés. Cyril Lignac l’érige en principe et concept de sa nouvelle émission sur M6, « Tous en cuisine » : de chez lui, le Chef prépare 2 recettes faciles à réaliser, en direct et en duplex, avec chaque soir des téléspectateurs de différentes régions et une personnalité médiatique pour pimenter l’ensemble.

L’apprentissage des gestes peut se passer de médias pour redécouvrir simplement le plaisir de cuisiner en famille, avec les enfants ou selon l’envie des uns et des autres, de prendre l’initiative d’une préparation. Si possible, du simple, du sain, du sympa car l’heure est à la gestion des stocks, des restes, avec le concours de tous pour comprendre et s’adapter à cette situation inédite. Aux enfants de mettre la main à la pâte et à la famille de s’entendre pour la répartition des tâches, au besoin en créant du rituel : mettre la table à heure fixe, respecter des horaires de sociabilité partagée, pour ne pas ajouter de l’atomisation interne à la coupure avec le monde extérieur. La table plutôt que les tablettes.

En vase clos, dans sa durée, la covidvialité en appelle donc, idéalement, à une convivialité bien réglée, régulée, voire ritualisée, pour reprendre la main sur une situation aléatoire, livrée au fatum d’une épidémie, d’une pandémie. Elle ne favorise pas moins des temps de partage jusqu’ici gommés par l’accélération du quotidien, avec des répertoires individualisés mais désynchronisés au sein des familles. Beaucoup témoignent du temps retrouvé, de la transmission familiale autour des saveurs, avec tous les renforts d’information utiles. Pour exemple, ces recettes sorties des tiroirs et des grimoires de famille, ou pêchées sur les sites, les blogs où s’échangent en un tournemain, astuces et bons plans culinaires, ces délicieux petits délits d’initiés, à faire partager sans tarder.

La covidvialité offre toutes ces nuances, avec sa mise en ordre et sa régulation et, par équilibre, ses moments de respiration contre l’ennui et les tensions, ses purs instants de décompression. Pensons à ces Whats’Apéros, SkypApéros, bans bourguignons connectés, comme signes délectables d’un lâcher prise… sans modération pour célébrer le lien social.

Certes, la définition extensive de la convivialité déborde l’univers du repas et du partage alimentaire à table, pour colorer toute forme du mieux vivre ensemble : les activités ludiques, physiques, créatives ; les partages d’information ; des moyens d’organisation concertés, y compris entre voisins. Tous les soirs, à 20 heures, même le bruit des casseroles tinte désormais d’une note conviviale, dans le confinement de cette foule sentimentale.

Jean-Jacques Boutaud

Professeur émérite en communication