Depuis le début de la pandémie de Covid-19, les élus et les services du Département de la Côte-d’Or sont pleinement mobilisés pour permettre la continuité du service public départemental tout en assurant la sécurité des agents et des usagers. Entretien avec le président François Sauvadet.
Dijon l’Hebdo : Que vous inspire la situation gravissime et inédite que nous vivons ?
François Sauvadet : « Cette crise du Covid-19 est une catastrophe dont les conséquences sont, à l’heure actuelle, incommensurables. Personne, aujourd’hui, ne peut dire quand cette pandémie prendra fin. Personne ! Et personne ne peut mesurer ses conséquences économiques, sociales ou sanitaires.
A l’échelle de l’humanité, c’est l’une des pires pandémies de l’histoire. La grippe espagnole, en 1918, avait fait quelque 50 millions de morts sur toute la planète. Mais c’était il y a plus de 100 ans. Paris n’était pas encore à 8 heures de New York comme aujourd’hui. Plus personne ne pensait qu’une telle épidémie était encore possible de nos jours. Et pourtant si !
Quand vous savez qu’il y a, actuellement, plus de 3 milliards de personnes confinées sur la planète, ça donne le vertige. Vous vous rendez compte ? Plus de la moitié de la population mondiale est actuellement confinée, cloîtrée chez elle, avec pour consigne impérieuse de ne plus sortir. C’est une situation absolument inédite dans l’histoire de l’humanité.
En tout cas, quand nous serons sortis de cette crise, et je suis bien conscient que ce n’est pas pour demain, plus rien ne pourra être comme avant. Il faudra repenser entièrement notre mode de vie. Et ce ne sont pas des paroles en l’air ! Comment pouvons-nous imaginer qu’on fera comme si cette crise n’avait jamais eu lieu ? Il faudra repenser notre système de santé, notre économie, notre façon de vivre, de nous déplacer. C’est un « reset » total !
Il faudrait être fou pour ne pas tenir compte de cet avertissement que nous lance notre planète…
DLH : Qu’avez-vous mis en œuvre pour maintenir les missions du conseil départemental ?
F. S : « J’ai immédiatement eu conscience de la gravité de la situation. Dès le vendredi 13 mars, soit au lendemain de la première intervention d’Emmanuel Macron, j’ai pris toute une série de mesures pour garantir à la fois la sécurité de nos agents et de nos usagers tout en assurant la continuité du service public départemental.
J’ai également mis en place une cellule de crise pour adapter nos dispositifs en fonction de l’évolution de la situation. Comme vous l’avez vu, la situation évolue très rapidement. Ce qui est valable un matin peut devoir être modifié l’après-midi. Il faut donc être réactif et être en capacité de faire évoluer rapidement nos dispositifs et nos procédures.
Au Département, le télétravail était largement utilisé avant la crise. Comme ministre de la Fonction publique, j’ai institutionnalisé dans la loi cette forme de travail à domicile. Nous avons pu, avec le soutien de notre Direction des services informatiques et notre DRH, étendre le dispositif pour permettre son déploiement le plus large.
Dans un souci de préserver la santé de nos agents, j’ai par ailleurs décidé de suspendre toutes les missions non essentielles. Avec un seul leitmotiv : ne conserver sur le terrain que les agents absolument essentiels. Désormais, tout ce qui peut être fait à domicile, par le télétravail, doit être fait à domicile.
On a tous bien compris que le confinement était la seule mesure actuellement susceptible de casser la progression de la pandémie. C’est le seul moyen dont on dispose pour permettre à notre système hospitalier de faire face à l’afflux de malades.
Mais même confinés, les agents départementaux sont toujours fidèles au poste ! »
DLH : Sur l’ensemble des salariés, combien d’agents sont-ils encore sur le terrain ?
F. S : « Actuellement, nous avons quelque 800 agents en télétravail, qui continuent d’exercer leurs missions au service des Côte-d’Oriens, des communes, des territoires et des entreprises et une centaine de collaborateurs sont toujours présents sur le terrain, pour répondre aux urgences.
Nos missions de protection de l’enfance sont par ailleurs toujours assurées. Je veux d’ailleurs saluer tous les éducateurs, animateurs et encadrants qui sont toujours en poste dans les établissements et qui continuent de remplir leurs missions au service de l’enfance en danger.
Je veux également rassurer tous nos usagers les plus fragiles en leur rappelant que toutes les prestations sociales, que ce soient le RSA, la PCH ou l’APA, mais également les secours d’urgence, continuent d’être mandatés et versés dans les délais habituels. Il n’est pas question d’ajouter des contrariétés administratives à ceux qui sont déjà parmi les plus défavorisés de nos concitoyens.
Nos collèges sont fermés mais continuent d’accueillir des enfants des personnels concernés par la gestion de la crise, des soignants mais également des professionnels de la protection de l’enfance.
Pour l’entretien de nos routes départementales, une astreinte a été mise en place pour permettre à nos agents d’agir rapidement en cas de besoin. Elle est opérationnelle 24h/24.
Enfin, je veux dire à nos partenaires habituels, les élus locaux ou les responsables associatifs, que l’instruction des aides et des demandes de subvention se poursuit.
Comme vous pouvez le voir, le Département reste bien le chef de file des solidarités humaines et territoriales même pendant la pandémie et le confinement d’une partie de la population. J’ai insisté pour que notre administration reste le plus mobilisée possible. Dans le respect des consignes de sécurité. Il ne s’agit pas de mettre nos agents ou nos usagers en danger mais de montrer que l’administration départementale prend toute sa part dans la gestion de la crise du coronavirus.
A ce titre, 40 agents départementaux sont pour l’instant infectés par le Covid-19 et 180 d’entre eux présentent des signes de la maladie et sont placés en quarantaine. Je veux avoir un mot et une pensée pour eux et leur famille ».
DLH : Avez-vous passé un message particulier à l’ensemble des conseillers départementaux qui constituent, comme les maires, des relais essentiels sur les territoires ?
F. S : « Les conseillers départementaux, comme les maires, sont des maillons essentiels de nos territoires en cette période de pandémie. Dans nos petites communes, dans nos villages, les élus locaux sont bien souvent en première ligne et sont parfois le seul lien avec les habitants. Ils représentent le visage de l’autorité publique et, à ce titre, ils rassurent des Côte-d’Oriens dont beaucoup sont inquiets. Ils sont un relais indispensable.
Certains ont déjà payé un lourd tribut à la pandémie. Je veux ainsi rendre hommage à Jacques Lajeanne. Le maire de Beurey-Bauguay est le premier maire de France à avoir été victime du coronavirus. Il avait 82 ans et avait souhaité passer la main à l’issue du scrutin municipal de mars. Il est mort dans l’exercice de ses fonctions, au service des habitants de sa commune.
Je tiens les conseillers départementaux et les maires régulièrement informés de l’évolution de la situation. Chaque semaine, je leur fais un point complet de l’action du département. Je sais pouvoir compter sur eux et sur l’ensemble des maires pour faire le lien avec les Côte-d’Oriens.
Je veux leur dire à tous, maires et conseillers municipaux, qu’on ne les laissera pas tomber. Le Département a toujours été à leurs côtés. Il demeurera présent plus que jamais dans les communes et les territoires après la crise. « Quoi qu’il en coûte », pour paraphraser une expression désormais célèbre d’Emmanuel Macron ».
DLH : Que ressort-il de vos échanges réguliers avec vos collègues présidents de conseils départementaux ?
F. S : « En tant que président du groupe DCI au sein de l’Assemblée des Départements de France, je suis bien entendu souvent en contact avec mes homologues. Je remarque que les Départements, que d’aucuns voulaient encore supprimer il n’y a pas si longtemps, sont très largement mobilisés pour faire face à la pandémie.
Leur administration efficace, leur connaissance du territoire, leur réactivité sont autant d’atouts qui permettent d’agir rapidement sur le terrain, au plus près des besoins de nos concitoyens.
Pour l’instant, chaque département gère la situation comme il le peut, avec ses moyens, en fonction des besoins exprimés. Il faudra réfléchir demain à organiser un échange sur les nombreuses initiatives prises sur le terrain par tous les départements de France. C’est le message que j’ai fait passer lors de la réunion du bureau de l’ADF, mercredi 1er avril ».
DLH : Qu’est-ce que le conseil départemental peut faire concrètement en direction des entreprises malmenées par cette crise sanitaire ?
F. S : « Vous savez que la loi NOTRé a privé les départements de la compétence économique pour la confier exclusivement aux métropoles et aux grandes régions. On voit bien, dans la situation actuelle, que c’était une énorme erreur.
Mais vu la gravité de la situation, je ne m’interdis aucune action. « Quoi qu’il m’en coûte ». Aussi bien sur le plan financier que juridique. Car il faut, avant tout, sauver l’économie locale. Il faut sauver les milliers d’entreprises, les PME, les TPE, les artisans, les commerçants et les centaines de milliers d’emplois qui sont menacés à très court terme par la pandémie. Le temps n’est plus aux palabres ! Le temps est à l’action.
Et je me fous de savoir comment et si j’ai le droit d’agir ou pas. On parle de la survie des entreprises et des emplois côte-d’oriens. On parle du devenir de tout le tissu économique local. Alors le contrôle de légalité, je vous avoue que c’est pour l’instant le cadet de mes soucis ».
DLH : Comment jugez-vous la décision de la Poste de réduire la distribution du courrier aux mercredi, jeudi et vendredi ?
F. S : « Je trouve cette décision absolument choquante. Dans nos villages, la Poste est souvent l’un des derniers services publics à être présents. Les facteurs sont parfois les seules personnes que rencontrent les Côte-d’Oriens qui habitent dans les petites communes rurales.
Réduire ainsi la tournée du courrier à trois jours par semaine est une décision incompréhensible qui pénalise les entreprises et les usagers. D’autant qu’on demande à de nombreux salariés de continuer à travailler. Je pense aux caissières, aux commerçants, aux routiers.
Alors j’entends les revendications des agents de la Poste mais j’avoue que je ne les comprends pas vraiment. Trier le courrier et le distribuer, en respectant les gestes barrières et les consignes de sécurité, ne me paraissent donc pas plus dangereux que de vendre du pain ou conduire un camion.
Il faut bien comprendre que nos services publics doivent continuer de fonctionner autant que possible. Il en va de la survie de notre modèle économique et social ».
DLH : Vous avez personnellement fait face, en 2000, à une crise sanitaire avec la « maladie de la vache folle » qui avait suscité une vive émotion. Vous aviez, à l’époque, présidé une commission d’enquête sur les farines animales et la lutte contre l’ESB. Les délais de réaction des autorités avaient-ils été suffisamment rapides ?
F. S : « C’est vrai que la crise de la vache folle avait été une des premières crises sanitaires de portée mondiale mais elle n’avait pas conduit à un confinement de la population.
Oui, clairement, à l’époque, la réaction des pouvoirs publics avait été trop tardive. Et on a mesuré alors les limites de la science. Certains scientifiques prévoyaient des millions de morts. En fait, ce que la crise de la vache folle avait révélé, c’est la difficulté de coordonner nos actions au plan européen.
Et c’est toujours vrai aujourd’hui même si on a un peu progressé. La réaction face à de telles pandémies ne peut être efficace que si elle est coordonnée au plan européen, voire mondial ».
DLH : Pensez-vous qu’aujourd’hui nos gouvernants ont une maîtrise irréprochable de la gestion de la crise générée par le COVD-19 ?
F. S : « Toute crise, qui plus est d’une telle ampleur, pose des questions qui appellent des réponses. Mais ces questions devront être posées une fois que la crise sera derrière nous. Il sera ensuite largement temps d’y apporter des réponses. Calmement. De façon rationnelle. En se basant sur l’état des connaissances. Pas en spéculant dès maintenant !
Maintenant, aujourd’hui, demain, et jusqu’à la fin de cette crise, c’est l’union nationale qui doit prévaloir. Je veux faire corps avec le Président, son Premier ministre et le Gouvernement. Il faut tous qu’on tire dans le même sens. C’est notre devoir de femmes et d’hommes politiques responsables.
Alors ne comptez pas sur moi pour tirer à boulets rouges sur l’exécutif ! J’ai été ministre. Je sais que l’exercice des responsabilités n’est pas chose aisée.
Et je vous le redis : cette crise du coronavirus est l’une des plus grandes catastrophes de l’histoire de l’humanité. Alors restons modestes ».
DLH : La droite et le centre, si elles avaient été au pouvoir, auraient-elles fait mieux ?
F. S : « La droite et le centre ne sont pas au pouvoir. Je ne suis pas devin et je ne peux donc pas répondre à votre question.
Deux réflexions toutefois. D’abord, cette crise n’est pas une crise de droite ou de gauche, c’est une crise sanitaire. Je veux par ailleurs rappeler le sort réservé à Roselyne Bachelot en 2009-2010, quand elle était ministre de la Santé de Nicolas Sarkozy.
Rappelons-nous comme elle avait été moquée, clouée au pilori pour avoir commandé des millions de doses de vaccin pour lutter contre la grippe H1N1. On sait que ces vaccins avaient été inutiles. Mais on le sait maintenant. Qu’en aurait-il été si la grippe avait touché massivement les Français ? On aurait alors été bien contents de se faire vacciner.
Gouverner, c’est prévoir dit l’adage. Il est clair qu’il y a probablement eu des dysfonctionnements mais rien ne sert de chercher des réponses aujourd’hui. Je vous le répète : le temps des questions et des réponses viendra plus tard ».
DLH : 600 médecins ont porté plainte contre l’ex-ministre de la Santé Agnès Buzyn et le Premier ministre Édouard Philippe. Ils les accusent de « mensonge d’État » dans la gestion de la crise sanitaire qui s’abat sur le pays. Ferez-vous partie de ceux qui réclameront des comptes le moment venu ?
F. S : « Comme je vous l’ai dit précédemment, l’heure est à l’unité nationale. Pas aux chicayas avec l’exécutif ! Le temps des questions et des réponses n’a pas encore sonné.
Néanmoins, l’intervention d’Agnès Buzyn au lendemain du premier tour des élections municipales me laisse pantois ! Comment cette ancienne ministre de la Santé a-t-elle pu dire qu’elle avait prévenu le Chef de l’Etat et le Premier ministre bien en amont ? Surtout, leur a-t-elle dit, comme elle l’affirme, qu’elle était persuadée que l’élection municipale ne pourrait avoir lieu en raison de l’épidémie ?
Etait-ce une réaction à sa défaite électorale ? Ou a-t-elle vraiment averti tout le monde et pourquoi sa supplique est-elle restée lettre morte ? Et si la situation était si grave, pourquoi la ministre de la santé a-t-elle abandonné son poste pour briguer la mairie de Paris ? Vous conviendrez que ces interventions ont jeté le trouble !
Il ne s’agit donc pas de « réclamer des comptes » mais plutôt d’obtenir des réponses aux nombreuses questions que pose la gestion de la crise sanitaire. Des réponses légitimes qu’on est en droit d’attendre dans toute démocratie ».
DLH : A votre avis, qu’est-ce qu’il faudra que nous changions en priorité à l’issue de cette crise ?
F. S : « Cette crise a montré l’importance d’avoir un système de santé performant sur tout le territoire. On a fermé en grands nombres des lits d’hôpitaux, notamment en milieu rural, et on voit les effets de la concentration médicale. Il y a des malades qu’on est obligé de transporter d’une région à l’autre, voire dans d’autres pays.
On voit bien que la santé ne doit plus être vue sous l’angle du coût mais plutôt comme un service indispensable. Une valeur ajoutée à notre vie quotidienne. Après cette crise, il est évident que la santé ne devra plus être gérée par Bercy !
Le deuxième enseignement, c’est qu’il faut relocaliser des industries de première nécessité comme les fabrications de masques mais aussi les équipements médicaux et les médicaments. On l’a vu, nous sommes trop dépendants de la Chine.
Enfin, un dernier mot sur l’alimentation. Vous savez que le Département de la Côte-d’Or soutient ses filières locales depuis près de dix ans. Et la crise sanitaire nous montre que nos petits producteurs, nos éleveurs sont là, bien présents pour nous nourrir.
En Côte-d’Or, la crise a montré que le Département était un précurseur quand il a décidé de soutenir ses filières locales. Quand tout ceci sera derrière nous, il ne faudra pas l’oublier. Il faudra même amplifier cette démarche. J’y veillerai.
D’ailleurs, nous n’avons pas attendu la crise actuelle pour agir et promouvoir nos producteurs locaux. C’est notamment l’objectif de la toute nouvelle marque « Savoir-faire 100% Côte-d’Or » que j’ai lancée dernièrement. L’initiative « J’veux du local – Le goût de la Côte-d’Or » qui sera mise en place dans le courant du mois d’avril répond à cette ambition. En lien avec la Chambre d’agriculture, nous allons mettre à disposition des Côte-d’Oriens une carte interactive, accessible via notre site web. Il s’agit de mettre en relations les producteurs locaux, qui veulent trouver un nouveau débouché à leurs légumes, viandes, fruits, lait, fromages, miels ou escargots et les consommateurs, lesquels deviennent ainsi des « consomm’acteurs ». C’est bon pour l’économie locale. C’est bon pour l’environnement. C’est bon pour toute la Côte-d’Or ».
Propos recueillis par Jean-Louis Pierre





