Les brèves de Jeanne Vernay

Mardi 17 mars
Casquée, bottée, gantée, me voilà sur le coup de midi en piste pour effectuer quelques achats : yaourts, œufs, pain, pommes etc. A l’horizon, deux voitures et un SDF enroulé dans des couvertures à même le trottoir de la rue de la Liberté… J’adore lire les livres de Paul Auster. Le centre-ville de Dijon a tout de ses récits où les cités sont des personnages-zombies de premier plan, qui vous piègent dans un gadoue de la psychologie de l’absurde et une temporalité décousue …
J’essaie de garder (un peu !) le sens de la dérision toujours salvateur ; je me dis que le Covid-19 fait preuve de son efficacité à faire d’une cité une carcasse vide, et ce, sans commune mesure le 1
er Mai, Noël, ou le 1er Janvier ! Rentrée chez moi, le coup de fil d’une très vieille amie met une virgule revigorante à cette fin de partie. Elle me répétait les propos de son fils qui vit à Paris : « Tu vois, Maman, on est comme à la guerre. Les riches quittent la Capitale, embarquant à la campagne leurs gosses et leur argenterie ! »

 

Mercredi 18 mars
Petit tour rue Musette pour aller chercher mon pain et du savon de Marseille ! Justement, je viens de découvrir que c’est un jeune médecin hongrois du XIX
ème siècle, Ignace Semmelweis, qui a cherché – bien avant Pasteur – à imposer le lavage des mains en milieu hospitalier. Un geste simple et pourtant essentiel qui contribue à lutter contre le Covid-19. Comme d’autres chercheurs ayant eu raison trop tôt, Semmelweis s’attira en son temps les foudres de ses pairs. Il mourut dans la démence, victime de la vindicte médicale de l’époque. A méditer…

 

Jeudi 19 Mars
Aujourd’hui, je fais route dans le quartier. Là encore, un ou deux automobilistes, un mouflet fiché sur sa trottinette et une jeune femme qui effectue un petit parcours de santé avec son chien… A plus de quatre-cinq mètres de distance, nous nous saluons. Elle me dit que ça fait du bien d’échanger deux/trois mots avec quelqu’un.
Je repars, je m’arrête pour consulter mon smartphone. Chouette ! Message d’une amie : elle est infirmière dans un service de santé publique : ni gel, ni masques, ni gants depuis le début de la pandémie. Or, voilà je la tiens la demi bonne nouvelle de la journée ! Le personnel vient – enfin ! – de recevoir des solutions hydro-alcooliques. En revanche, toujours pas de masques ni de gants. Il y a loin entre les annonces du Gouvernement et la réalité du terrain. C’est là le drame de ce mois de mars 2020 que cette grande pénurie en moyens du secteur hospitalier ou de la médecine libérale. Mais, il y a également ces manutentionnaires d’Amazone ainsi qu’une partie du e-commerce qui se trouvent confrontés au même manque de protection contre le covid-19. Certains dirigeants d’entreprise se sentent responsables de leurs salariés, d’autres font montre de beaucoup moins de scrupules. Et dire que la France est le pays des droits de l’homme et la 5
ème puissance économique du monde !

 

Vendredi 20 mars
Le temps est délicieusement printanier. Les bus, y compris les Mobigo entraperçus çà et là, circulent quasiment à vide. Attention pourtant à ne pas enfreindre les consignes qui régissent nos déplacements « pedibus-jambus ». La pandémie nous met dos au mur. On se fait taper sur les… pieds par Castaner ! La ville, étrangement silencieuse au premier abord, fait finalement entendre un autre murmure, une autre musique jusqu’alors étouffés : le chant des oiseaux est bien là, intensément présent et essentiel. Tout comme le bruit feutré des pas de rares piétons.
Il est midi, Saint-Bénigne fait résonner son carillon. L’instant est magique, envoie un souffle de la spiritualité ! A l’heure du déjeuner, j’écoute sur France Info les interviews de Frédéric Carbonne qui prend les commandes du « Midi-14h » consacré aux Français qui travaillent – souvent dans des conditions désastreuses. Sur l’antenne, des petites gens aussi interviennent, ou bien encore de citoyens qui débordent de générosité astucieuse pour venir en aide. Waouh ! Une belle pochette surprise offerte par la station radio : une émission conçue via smartphone par des enfants, transformés en « Mômes-trotteurs ». A écouter en replay sans modération, adultes y compris !

 

Samedi 21 Mars
Aie-aie ! Dijon ressemble de plus en plus à un huis-clos sartrien. A nous de réapprendre la richesse d’une vie intérieure ! La réalité me fait vagabonder dans mon passé touristique : je suis allée deux fois à Bruges, dont le béguinage m’a laissé à chaque fois une empreinte durable. De même que la lecture d’ouvrages consacrés aux « Reclus » et « Recluses » qui ont vécu dans un isolement total et consenti au cœur de l’Occident Chrétien – du Moyen-âge jusqu’à la deuxième moitié du 19
ème siècle. Aujourd’hui et toujours à des années-lumière de nos modes de vie, il y a ces moines du monastère de La Grande Chartreuse situé dans l’Isère, au pied du Grand Som. Leurs journées s’écoulent dans une austérité ainsi qu’un silence absolu; ils méditent et prient dans leur cellule, ne se retrouvant en communauté que pour la liturgie et le repas de midi du dimanche. Ils sont bien au-delà du monde, bien au-delà du confinement que nous impose le Coronavirus…

 

Dimanche 22 mars
D’un militaire qui a fait carrière dans les sous-marins, retenons l’entretien qu’il a récemment accordé à un journaliste : pour vivre au mieux dans un espace clos et réduit, il faut avoir pour credo une vie structurée, réglée sur l’observance d’activités physiques, intellectuelles, matérielles jour après jour. Nota bene : rien ne vous empêche d’embarquer dans l’insubmersible tube des Beatles !

« We all live in a yellow submarine

Yellow submarine, yellow submarine

We all live in a yellow submarine

Yellow submarine, yellow submarine… »

 

Lundi 23 mars
Alors prêt à redémarrer pour un tour de quartier en boucle, avec chien ou sans toutou ? Tiens à propos, une amie m’a envoyé l’info suivante par mail : il semble que les élevages canins ne connaissent pas la crise et redressent le poil. Des citoyens – anticipant un confinement encore plus rigoureux et limité à 100 mètres du domicile – achèteraient en toute hâte un ou deux clébards, histoire de tirer au maximum sur la laisse !
Ultime conseil à nos lecteurs : prenez bien soin de vous.