Le maire de Dijon et président de la métropole, François Rebsamen, multiplie les actions sur le front de « la guerre sanitaire contre le Covid-19 ». A l’aube de la seconde semaine de confinement, le mardi 24 mars, il a répondu à nos questions. Il s’est félicité que les habitants appliquaient « globalement très bien » le confinement, non sans regretter « la pénurie chronique de masques » ainsi que le flou entourant les mesures gouvernementales concernant le secteur économique. Interview… de crise !
Dijon l’Hebdo : Vous êtes en relation constante avec le CHU. Vous multipliez aussi au quotidien les réunions avec la Préfecture, le Rectorat et l’Agence régionale de santé (ARS) afin que la Ville de Dijon et ses agents, qui en télétravail, qui sur le terrain, soient particulièrement efficients. Quel bilan faites-vous de cette première semaine de confinement ?
François Rebsamen : « Cela fait, en effet, une semaine que nous sommes confinés. Les gens appliquent globalement très bien le confinement mais les retours qui me sont faits montrent qu’ils s’interrogent beaucoup : pourquoi n’ont-ils pas de masque ? Pourquoi n’ont-ils pas de gel ? Pourquoi n’a-t-on pas de tests ? Il y a une acceptation du confinement mais aussi de nombreuses interrogations qui viendront sûrement après la période où nous aurons vaincu le Coronavirus ».
DLH : Vous avez, dans votre dernière vidéo sur Facebook, lancé à la fois un appel à la responsabilité et au civisme, ainsi qu’à la bienveillance et à la patience. Cela signifie-t-il qu’il demeure encore des personnes ne respectant pas les consignes indispensables pour franchir ce cap ?
F. R. : « J’ai ajouté la patience parce que je pense qu’une prolongation de la période de confinement va sûrement être décidée par le comité scientifique et le Premier ministre ensuite. J’ai évoqué la bienveillance car l’on doit faire preuve de solidarité et la période pourrait se prêter à une forme de délation. Pour éviter la délation, le mieux, c’est la bienveillance et se dire que les personnes aujourd’hui travaillent à sauver des vies. Cet appel fonctionne, c’est fréquent de voir le soir à 20 heures les gens applaudir à leurs fenêtres les soignants. Mais je veux aussi ajouter, qu’en plus du personnel médico-social qui fait un travail formidable, je n’oublie pas celles et ceux qui sont aussi vitaux pour nous-mêmes, pour notre économie : les personnes qui œuvrent dans l’alimentation, y compris les caissières, sans lesquelles les magasins d’alimentation, les grandes surfaces ne fonctionneraient pas. Chapeau à elle ! Je pense aussi à ceux qui travaillent dans les transports, qui assurent des fonctions de service public, comme l’enlèvement des ordures ménagères… Toutes ces personnes font vivre aujourd’hui ceux qui sont confinés. C’est à eux qu’il faut penser actuellement et c’est ce que je fais ! »
DLH : Le poste de pilotage OnDijon montre, dans la situation actuelle, tout son intérêt. Vous avez décidé de faire fonctionner, par exemple, le numéro vert de ce PC (le 0800 21 3000), 24 h sur 24 et 7 jours sur 7. J’imagine que celui-ci fonctionne à plein…
F. R. : « Nous enregistrons en moyenne 400 appels par jour avec des pics. Beaucoup de personnes demandent des renseignements que nous leur fournissons. Des élus sont également mobilisés aux côtés des services publics territoriaux, de Dijon et de la métropole. Ils vont ainsi souvent porter à domicile des repas, des ordonnances. J’ai donc des adjoints, autour de Denis Hameau, qui rendent service aux gens et j’en suis très satisfait. Cela montre que les élus sont au travail pour servir la cause publique et l’intérêt général ».
DLH : Se posait également la question des marchés locaux, depuis l’intervention du Premier ministre Edouard Philippe et ses annonces de restrictions supplémentaires liées à la lutte contre le Covid-19 avec, notamment, la fermeture des marchés ouverts. Vous avez opté pour que les marchés des Halles et des Grésilles (le jeudi) restent ouverts…
F.R. : « Je pense que si les gestes barrière et les conditions d’hygiène sont scrupuleusement respectés, ce qui est le cas aujourd’hui, avec une entrée et une sortie uniques, la présence de vigiles, des commerçants qui viennent apporter des produits frais, du maraîchage notamment, les Halles centrales peuvent rester ouvertes. C’est très important. Les habitants du centre-ville n’ont pas énormément de grandes surfaces. Pour éviter que les gens se déplacent, il vaut mieux que ce soit les commerçants qui viennent. Sur cette base là, j’ai proposé au Préfet que les Halles, qui représentent un marché couvert, restent ouvertes. Il l’a accepté. Pour le marché des Grésilles, il n’existe pas d’important secteur d’alimentation alentours. Si c’est pour que la population des Grésilles se déplace afin d’aller chercher une grande surface, à la Toison d’Or par exemple, c’est contre-productif. Mais il faudra que jeudi les gestes barrière soient scrupuleusement respectés dans ce marché des Grésilles sinon je le fermerai. A la Fontaine d’Ouche, nous l’avons fermé parce qu’il y a des magasins d’alimentation dans le quartier, tout comme au Port du Canal ».
DLH : La persistance de ces marchés n’est-elle pas aussi une manière de maintenir l’activité des producteurs locaux, et notamment des maraîchers ?
F. R. : « Oui et cela a été pris en compte par le Préfet avec lequel je me suis entretenu longuement à ce sujet. Je pense que c’est une bonne chose. On ne peut pas dire que l’on veut favoriser les circuits courts, ce que dit le ministre de l’Agriculture, et avoir une décision technocratique nationale. Il faut laisser aux maires la possibilité de juger, d’estimer les situations en lien avec le Préfet. Les maires sont tout de même les plus à même de savoir ce qui se passe sur leur territoire ».
DLH : Vous avez aussi demandé au gouvernement plus de clarté quant à la liste des professionnels non concernés par le confinement…
F. R. : « Nous en avons parlé par exemple à propos des bâtiments ou des travaux publics. La ministre du Travail n’a pas vraiment éclairci la situation, elle l’a même plutôt compliquée. Il faut que le gouvernement, enfin les ministres concernés, comprennent comment fonctionne une entreprise et, notamment, dans le secteur du BTP. Je me fais le relais là de tous les chefs d’entreprise qui aujourd’hui ont fermé leur structure parce qu’ils ne veulent pas mettre en péril la vie de leurs salariés. Je pense par exemple à des grandes entreprises, comme Roger Martin. Il faut que le gouvernement comprenne concrètement ce qui se passe sur le terrain. Nous avons parfois l’impression d’une déconnexion. J’ai vu qu’il y a eu des discussions assez animées entre la ministre du Travail et les responsables de la Capeb. Je soutiens bien évidemment la position des entreprises qui préservent d’abord la santé de leurs salariés. C’est pour cela qu’il faut aussi fournir très vite des masques, y compris pour la reprise qui suivra. Il faudra que l’industrie, le bâtiment et les Travaux publics puissent après retravailler tout de suite et ils demanderont à être protégés ».
DLH : Des chefs d’entreprise, qui comptaient à l’origine être retenus pour le chômage partiel de leurs salariés, ont eu la désagréable surprise de constater, in fine, que leur activité n’était pas concerné par ce dispositif. Des voix commencent à se faire entendre dans le domaine économique, malgré les promesses initiales du président de la République Emmanuel Macron. Etes-vous également inquiet pour le tissu économique de la métropole ?
F. R. : « Bien sûr ! C’est pour cela que nous travaillons en lien avec la Région qui a pris un certain nombre de décisions, de propositions importantes : par exemple, le fait de différer le remboursement des avances, le maintien des paiements aux entreprises – et c’est ce que font aussi la métropole et la Ville –, la création d’une réunion hebdomadaire Etat-Région-BPI pour suivre la situation et l’avènement d’une plateforme où les entreprises peuvent échanger sur leur dispositif. Il est vrai que l’annonce du Président Macron – « on va mettre tout le monde en chômage partiel quoi qu’il en coûte » – a laissé penser à beaucoup de chefs d’entreprise qu’ils pouvaient, pour des raisons de santé, le faire pour leur personnel, leurs employés, leurs salariés. Ce qu’ils ont fait, et certains, notamment les PME, se trouvent confrontés à de grandes difficultés parce qu’il n’y a pas de chômage partiel pour eux. On voit bien que la communication gouvernementale n’est pas à la hauteur de ce qui se passe sur le terrain ».
DLH. : La Ville a donné l’exemple en mettant à disposition pour le personnel de santé, entre autres, des masques que vous aviez en stock depuis la grippe H1N1. Où en est-on sur Dijon quant à cette terrible question des EPI (équipement de protection individuelle) ? Va-t-on vers une amélioration ?
F. R. : « Notre pays est en pénurie chronique. L’Etat gère la pénurie pour fournir en premier les personnels dans les CHU, ce qui est bien normal. Cependant beaucoup de professions, y compris dans le monde médical, sont aujourd’hui confrontées à ce manque cruel. Nous avons fourni des masques que nous avions en réserve au personnel qui travaillent dans les EPAHD de la ville, à l’Ordre des Médecins et à l’Union régionale des professions libérales de santé, notamment aux infirmiers et infirmières libéraux. La Ville est très mobilisée. Françoise Tenenbaum et les services municipaux ont œuvré en ce sens. J’envisage d’ailleurs de voir comment, avec la présidente de Région, nous pouvons commander des masques… »
DLH : Dans nos colonnes, le président de la Fedosad, Gérard Laborier, tire également la sonnette d’alarme pour l’absence de masques pour les services à domicile…
F. R. : « Nous sommes en train de voir avec nos stocks de réserve qui sont aussi pour notre propre personnel qui en a besoin. Je vais voir avec Gérard Laborier si l’on peut encore lui trouver des masques car la situation dans laquelle ce pays qui est la 5e puissance mondiale se trouve, est incroyable. Pas assez de masques, pas assez de tests, pas assez de gels… incroyable ! »
DLH. : Vous avez mis en place les structures afin de garder les enfants des personnels de santé. Combien d’enfants la Ville garde-t-elle ?
F. R. : « J’avais proposé tout de suite de garder les enfants des personnels soignants. J’ai aussi proposé d’étendre cette garde à ceux du personnel de sécurité et du secteur de l’alimentation mais l’on m’a dit non. Aujourd’hui, il y a en moyenne, sauf le week-end, 40 enfants répartis par groupe inférieur à 10 dans nos 4 établissements prévus à cet effet ».
DLH : La loi d’urgence adoptée à l’Assemblée nationale et au Sénat a durci les sanctions quant aux violations des mesures de confinement mais elle a aussi abordé la question du 2e tour des élections municipales. Si celui-ci peut se tenir en juin, alors les résultats du 1er tour demeureront. Dans le cas contraire, retour à la case départ. Quelle a été votre réaction à cette décision ?
F. R. : « Je me suis battu pour que cette loi d’urgence soit adoptée. Je suis d’accord avec cette disposition. Nous verrons où on en est à ce moment-là. Tout ce qui est exceptionnel aujourd’hui peut encore l’être demain. Nous nous adapterons. Cette loi votée par l’ensemble des groupes de la majorité et de l’opposition est une loi de consensus. C’est très bien… »
DLH : Pourquoi avoir été parmi les premiers à demander, au soir du 1er tour, le report du 2e tour ?
F. R. : « J’ai vu ce qui s’était passé. J’ai constaté les conditions difficiles dans lesquelles s’est déroulé le 1er tour et je veux remercier toutes celles et tous ceux, bénévoles, qui sont venus tenir les bureaux de vote dans un exercice démocratique inédit et dangereux. Il était nécessaire de reporter le 2e tour. A circonstances exceptionnelles, décisions exceptionnelles. J’ajoute que je suis l’un des animateurs du réseau des maires des grandes villes de France. Tous les samedis, un groupe d’élus se réunit en visioconférence et nous voyons que nous sommes confrontés les uns les autres aux mêmes problèmes : comment assurer la continuité du service public, comment aider le personnel soignant et la médecine de ville à avoir des masques, etc. Bref, nous sommes en échange permanent. Lors de la dernière réunion, 24 maires de grandes villes de France étaient rassemblés, et pour la grande région Est, nous avons pu, avec le maire de Nancy, le président de la métropole de Strasbourg… confronter nos expériences ».
DLH : Les maires des villes du Sud qui ont décidé le couvre-feu participaient-ils à cette réunion ?
F.R. « Le maire de Nice, Christian Estrosi, était présent. Il nous a parlé de son expérience avec la chloroquine. Il a eu le Coronavirus et il a été soigné, dit-il, grâce à ce médicament. C’était très intéressant et l’on suit cette expérience avec intérêt. Il faut être vigilant avec tout ce qu’il se passe mais il faut aussi ne pas rejeter a-priori des innovations qui peuvent se faire jour ».
DLH : Vous avez demandé à votre direction de la communication de mettre en place tous les outils virtuels afin de rendre plus agréable le confinement des Dijonnais. Les initiatives vont se multiplier…
F. R. : « Oui. Des initiatives sont déjà prises dans le domaine des bibliothèques afin de fournir des fiches de lecture, des conseils, de la culture avec les musées qui font découvrir des œuvres d’art. La plateforme va donner de nouvelles idées, il faut que l’on puisse permettre aux gens de se cultiver, de se divertir pendant qu’ils sont confinés. Je veux dire que le confinement, pour certaines personnes qui vivent dans des logements à loyer modéré, est plus difficile que pour d’autres qui ont des maisons particulières. Il faut avoir cela en tête et que le gouvernement l’ait lui aussi en tête. Le confinement n’est pas le même pour tout le monde ! Là encore, j’essaye de lutter le plus possible contre les inégalités spatiales en ayant un peu plus de tolérance, tout en respectant les gestes barrière, pour celles et ceux qui ont des enfants dans des appartements de 70 m2 ».
DLH : En conclusion, quel message souhaitez-vous adresser aux Dijonnaises et aux Dijonnais dans cette période compliquée ?
F.R. : « Nous sommes dans la deuxième semaine de confinement. Je dis aux Dijonnaises et aux Dijonnais, : patience, patience ! Si vous avez une chose à avoir en tête, c’est en restant chez vous que vous vous protégez et que vous protégez les autres. Voilà le message principal que je souhaite faire passer. Pour autant, vous pouvez autour de votre immeuble descendre prendre l’air, promener votre chien, le faire en couple ou avec vos enfants. N’hésitez pas à appeler la plateforme OnDijon si vous avez des questions particulières. Les services de la Ville, les services communaux et les élus sont à votre disposition ! »
Propos recueillis par Camille Gablo





